mercredi 13 mai 2009

Rêve du mercredi 13 mai 09

Je suis dans un train rouge et jaune, aux couleurs usées, peintes sur du vieux bois. Il y a avec moi Charlotte, Yann et Marlène. Le train fille vers l'Est, sûrement en Roumanie. Nous nous rendons dans un festival, il y a cette atmosphère électrique d'exil et d'attente entre nous. Je suis dans une sorte de compartiment avec Charlotte, séparé en deux "boîtes" dans lesquelles il nous faut nous enfermer pour ensuite chausser des masques en cuir rouges par lesquels passent des pailles. Ces pailles vont jusqu'à la fenêtre et nous permettent d'avoir un peu d'air. Le conducteur du train, un vieil homme aux cheveux blanc, qui à plutôt l'air d'un marin, vient nous voir pour nous dire de nous mettre dans les boîtes, il n'y aura plus d'air pour 4 arrêts. Nous avons peur de suffoquer, il fait très chaud dans le train. Il nous montre alors le système des masques, tout va mieux. Par la suite, Yann arrive, peut-être suivi de Marlène. Je met des gouttes colorées dans mes yeux. Dans le gauche, un rouge clair un peu fluorescent, dans le droit, un mélange d'orange et de jaune. Mais cela fait tomber mes lentilles qui se transforment en coupoles de dentelles colorées. Nous arrivons dans une immense maison. Je ne me souviens plus du reste, mais je garde une impression de chimères, d'oiseaux-ours à long bec et à fourrure, au sourire fourbe.

mardi 21 avril 2009

Maté


Juste derrière la fenêtre, de bois, percée de 4 carreaux épais, s'étendent les champs. Derrière le mur, au moins deux fois centenaire, qui lézarde, grisonnant, en subissant le flot impitoyable des jours, se tient Avril, la paume des mains appuyée sur l'aspérité du crépis de chaux qui n'a plus rien de blanc. Blanc est son visage, sa peau, toute juste rosée par la lueur de l'aube qui s'étire, et se reflète dans ses grands yeux. De ses longs cheveux roux, Avril n'a presque rien gardé, elle qui a voulu ne plus être une enfante. Sa coupe garçonne n'enlève pas la douceur de son visage, ni ses tâches de rousseur, ni le vert puissant de ses yeux, elle lui donne juste cet air étrange d'avoir fait un choix. Les pieds campés au sol, les jambes parcourues d'une tension palpable, elle ne décolle pas de ce mur, sur lequel on croirait qu'elle appuie son existence entière. Sa bouche est resserrée, comme dans une moue arrogante, et son regard toujours fixé vers l'étendue des champs. Elle paraît absorbée par les étendues de verdure et de blés qui courent, jusqu'à tomber au bas de la vallée. Elle scrute chaque détail, sans perdre cet appui qu'est le grand mur, derrière lequel il n'y a sûrement rien, puis regarde la fenêtre, qui pourrait être aisément brisée. Hésitant. Puis soudain paraît l'aube, et ses rayons marchent sur les champs. Tous ses traits se crispent, de surprise ou de fureur, car elle avait oublié. Serrant les dents, écorchant ses doigts sur le crépis, elle fulmine, puis se retourne. Elle marche sur le mur, jusqu'à arriver sur son arrête, puis décolle. Elle ne reviendra plus chez les saisons.

samedi 21 mars 2009

Entre les lignes : Clouée au sol - Keny Arkana



Les ailes brûlées clouées au sol et
La tête vers le ciel, vers la splendeur de l'éternel ailleurs
Cherchant l'étoile qui fait tourner la roue
Loin d'ces quadrillages ou même l'air ne peut être libre comme l'art
Comme la pureté d'un geste
La profondeur d'une pensée illimitée quand l'opinion est HS
Sans mâcher mes mots, voir large, est-ce si barge
Est-ce la frontière si fine entre folie et sagesse
Réflexion pesante
Cheminement infini en quête de l'archétype mais mon âme est souffrante
Mémoire passée, ils voudraient voir mon espoir cassé
Où est la berge, où est la perche, maintenant j'en ai assez
J'me noie, j'ai perdu ma barque
Quand j'ai vu que celui qui la conduisait n'était autre que mon ennemi
Mais comme quand la nuit tombe, l'océan et le ciel ne forment qu'un
Oh j'ai pu voir l'espace infini
Ô liberté ! Ma chère amie, ta présence est abstraite
Vu que c'est dans ma tête que j'ai appris à te connaître
Ô liberté ! Imbibe mon encre et ne quitte plus mes pensées
Bulle d'oxygène dans un monde limité où la vérité s'cache en nous
Clairvoyance, intuition, mais avons-nous idée de tout c'qui s'cache en nous, nan
C'est rires contre larmes
L'égo contre l'âme
Et à plus haute échelle, j'dirais l'illuminati contre l'homme
Epoque cruelle dénuée de sens
Dur de voir clair derrière les mascarades et les buées de sang
J'me sens comme perdue au coeur d'une immense machine
Qui n'en a jamais eu et qui nous dénature
Mauvais pressentiment quand je pense au futur
Les yeux ouverts, l'horreur tente de me les crever
Mais le plus dur reste à venir le jour où ça sera trop tard
Où la surveillance sera absolue et nos prénoms seront des codes barres
Tout va de plus en plus vite car pour eux le temps c'est de l'argent
Alors on oublie de vivre, c'est navrant
En nous se crée un vide, que rien ne comblera
Car l'ombre s'est emparé de notre monde
Mais on ne croit que c'qu'on voit ou c'qu'on veut bien nous laisser voir
Donc ouais on est aveugles
Ça m'fait mal au coeur, mais regarde, même nos âmes buggent
Au fond d'nous, ces tourments
Car dehors c'est tournant
Soumis à notre sort, on oublie qu'la vie est mouvement
Que la force issue d'un idéal ou d'une volonté
Transcende tous les schémas établis
Qu'les barrières sont dans nos crânes
Qu'on est seuls à pouvoir les virer, s'libérer
En laissant notre coeur s'émouvoir
Trop portés sur l'extérieur
Et à force de vouloir être comme tout le monde
Peu sont quelqu'un en fin d'compte
On d'vient c'qu'on nous montre
Au lieu d'être c'qu'on est
Pourtant c'mode de vie fait mal mais on s'laisse cogner
On subit un monde qui nous dépasse
Et qui nous replie sur nous-mêmes en nous laissant des traces
Alors j'ferme les yeux pour ressentir la lueur
Pouvoir faire le vide en moi afin d'être réceptive au bonheur



Car changer le monde commence par se changer soi-même
Changer le monde commence par se changer soi-même
Changer le monde commence par se changer soi-même
Car changer le monde commence par se changer soi-même
Changer le monde commence par se changer soi-même
Changer le monde commence par se changer soi-même




jeudi 19 mars 2009

C'est bien normal

Dans un appartement, sur une table à manger, une tasse s'adresse à une théière. La maîtresse de maison surprend leur conversation, puis se pâme. La tasse, interrompue, reprend :

- Vois-tu, mon amie, la triste conclusion de tout ceci? La vraie mélancolie ne prend son sens qu'avec le retour d'un amour perdu.

- Comment cela?

- C'est bien simple. L'amour nous marque. Je dis amour, mais je pourrai dire plénitude, car tous deux portent en eux une aube, une explosion de feu qui nous brûle le ventre. Et cette cicatrice, bien qu'elle puisse ne pas être douloureuse, ni même visible, ne part pas. Un jour, fouillant dans son passé, on se rappelle de cette ardente, et, au tournant d'une pensée, d'un mouvement d'esprit, tout est à nouveau là. Jusqu'aux sensations physiques, nous revivons ce qui, dans cet amour, ou cette plénitude, en a fait une fulgurance toujours présente. Ainsi naît la mélancolie, vois-tu?

- Non.

- C'est bien normal, tu es une théière. La mélancolie naît du souvenir noble. Un tel souvenir à dépassé toutes les misères des remords et des regrets. Il n'est plus rien des rancoeurs ou de l'égo. Car, le temps passant, nous oublions. Alors le souvenir devient beau, pour ce qu'il est beau par lui même, et non pas parce-qu'il est vécu par nous. Devenant beau, il devient noble, mais tout noble qu'il est devenu, il nous rappelle ce qu'il fut : vécu par nous. Nous nous prenons donc d'espoir, qu'il reviendra, repoussera, renaîtra, bref, qu'il fera demi-tour.

- Le fait-il, le fait-il?

- Cela, on peut le croire longtemps. Et l'on vit, avec cet espoir d'une nouvelle, mais toute ancienne fulgurance, qui reviendrait se loger au creux de notre ventre. Lorsque l'on vient à recroiser cet amour, ou une fois encore, cette plénitude, ou plutôt à recroiser ce qui la fit naître en nous, il faut bien se rendre : ce qui part le fait à jamais, ce qui revient ne le fait qu'à moitié. Ce visage une fois aimé ne le sera plus, ou bien pire encore, cet avril une fois éblouissant passera désormais toujours comme le fait un novembre.

- Cela est bien tragique.

- Non, ou bien plutôt, si. Mais quelle importance, puisque cette mélancolie, cette perte, une fois confrontée à elle même n'est plus le tiraillement d'un espoir. Elle est, seulement, le vide de la perte, le gouffre de la disparition.

- Je n'ai jamais connu cela.

- C'est bien normal, tu es une théière.

lundi 2 mars 2009

Albert Camus - L'étrager


" Lui parti, j'ai retrouvé le calme. J'étais épuisé et je me suis jeté sur ma couchette. Je crois que j'ai dormi parce que je me suis réveillé avec des étoiles sur le visage. Des bruits de campagne montaient jusqu'à moi. Des odeurs de nuit, de terre et de sel rafraîchissaient mes tempes. La merveilleuse paix de cet été endormi entrait en moi comme une marée. A ce moment, et à la limite de la nuit, des sirènes ont hurlé. Elles annonçaient des départs pour un monde qui maintenant m'était à jamais indifférent. pour la première fois depuis bien longtemps, j'ai pensé à maman. il m'a semblé que je comprenais pourquoi à la fin d'une vie elle avait pris un "fiancé", pourquoi elle avait joué à recommencer. Là-bas, là-bas aussi, autour de cet asile où des vies s'éteignaient, le soir était comme une trêve mélancolique. Si près de la mort, maman devait s'y sentir libérée et prête à tout revivre. Personne, personne n'avait le droit de pleurer sur elle. Et moi aussi je me suis senti prêt à tout revivre. Comme si cette grande colère m'avait purgé du mal, vidé d'espoir, devant cette nuit chargée de signes et d'étoiles, je m'ouvrais pour la première fois à la tendre indifférence du monde. De l'éprouver si pareil à moi, si fraternel enfin, j'ai senti que j'avais été heureux, et que je l'étais encore. Pour que tout soit consommé, pour que je me sente moins seul, il me restait à souhaiter qu'il y ait beaucoup de spectateurs le jour de mon exécution et qu'ils m'accueillent avec des cris de haine. "


lundi 9 février 2009

Foucault - Le corps et l'utopie


"Peut-être faudrait il dire aussi que faire l'amour c'est sentir son corps se refermer sur soi, c'est enfin exister hors de toute utopie, avec toute sa densité, entre les mains de l'autre. Sous les doigts de l'autre qui vous parcourent, toutes les parts invisibles de votre corps se mettent à exister, entre les lèvres de l'autre, les vôtres deviennent sensibles, devant ses yeux mi-clos, votre visage acquiert une certitude, il y a un regard, enfin, pour voir vos paupières fermées. L'amour lui aussi, comme le miroir, et comme la mort, il apaise l'utopie de votre corps, il la fait taire, il la calme, il l'enferme comme dans une boîte, il la clos et il la scelle, c'est pourquoi il est si proche parent de l'illusion du miroir et de la menace de la mort, et si malgré ces deux figures périlleuses qui l'entourent, on aime tant faire l'amour, c'est parce-que dans l'amour, le corps est ici."

mardi 3 février 2009

Reckoner - Radiohead




Assis dans mon lit, une pastille sous la gorge, je tentais de revenir sur la brume des semaines passées. Je revoyais des images, un tourbillon d'images dont le début semblait mordre la fin. Je me voyais en train de faire l'amour avec Marc, à Barcelone. Je me voyais sur sa moto avaler les collines au dessus de la ville, me perdre dans les rues de la ville qui sera mienne pour l'année prochaine, parler espagnol, cette langue pleine de sang. Je me voyais en train d'embrasser Yohan, dans cette fièvre chaude et humide qui me prenait lorsque son corps son collait au miens. Pour ce que je n'avais peut-être jamais été attiré autant par une personne, je gardais un souvenir étrange de cette nuit. Nous avions passés des heures à nous embrasser sur le canapé rouge de la collocation de Simon, Manu et Florentin. Deux jours après, c'était sur ce même canapé que j'embrassais Alix, avant que nous fassions l'amour, chez moi, entre deux éclats de rire. Le fait qu'Alix soit la petite amie de Yohan et que ce dernier m'ait embrassé toute une nuit devant elle, les yeux bouffis, rajoutais à l'atmosphère surréelle dans laquelle je nageais depuis deux semaines. J'avais appris qu'il n'y avait pas de frontière à l'amour, pas de code au désir. Que la nature nous avait fait jeunes, beaux et désirables, et qu'il n'y avait pas de temps pour ne pas en profiter. Ce faisant, j'avais oublié ma relation avec Gabe, sans pourtant l'oublier lui. Si les barrières de l'attirance et de l'amour semblaient ouvertes, celles de la réalités paraissaient tristement étroites. Je souffrais d'un syndrome désagréable, une presque certitude que là où je créais de la réalité, que ce soit avec Marc, Yohan ou Alix, j'en enlevais ailleurs. Cet ailleurs, je le voyais dans mon couple avec Gabe, qui pourtant ne se souciait pas de savoir avec qui je faisais l'amour.

A chaque moment échangé avec ces personnes, à chaque baiser, je ne voyais rien d'autre qu'une effusion d'amour. Sincère, première, ne signifiant rien d'autre qu'elle même. Je ne pouvais me contraindre à ne rien faire, à ne pas tenter ces aventures incroyables, qui brisaient mon identité. Je n'étais plus homosexuel, cette particule que j'aurai presque fièrement accolée à mon nom si c'eut été possible. Je n'étais plus limité à mon simple petit ami. J'étais plus, j'avalais le réel sans rien en relâcher. J'existais plus, et existant plus, je comprenais plus l'existence, peut-être.

mardi 30 décembre 2008

MOTO

"Ou cette vie n'est rien, ou bien il faut qu'elle soit tout."

Jean luc Godard

Listen to your fears operating

Je prenais les rails pour quitter Thonon, comme toujours. Avachis dans le train, je collais mon visage à la vitre, devant les champs et les campagnes tachées de neige. La semaine qui venait de s'écoulait avait été éprouvante, à la façon d'un long effort constant, une crispation ténue mais bien présente, comme un muscle bandé qui ne peut se relâcher lorsqu'il commence à brûler. J'avais ce sentiment physique de fatigue, d'épuisement, de relâchement attendu. Mon ventre piquait encore de ce que ma tête lui avait infligé durant les sept derniers jours. En suffisamment de temps pour créer un monde, j'avais pensé, pensé peut-être plus qu'au cours des derniers mois écoulés. J'avais laissé la liberté totale aux voix de se cabrer, de ruer sous la couverture de mon crâne, de trépigner. J'avais peu dormi et beaucoup tourné en rond. Sous la houle des pensées, j'avais mal, car soumettre ce que l'on est à son propre questionnement est certainement le livrer à la plus cruelle Gestapo qui soit. Une partie de moi, retranchée derrière la conscience aiguë du combat qui se menait, observait ces séances d'acides répétées. Dans le même temps, une de mes autres pièces entreprenait assidûment le morcelage de ses rivales. Au fur et à mesure que je partais en poussière, que je cessais d'exister, pour ne plus être qu'un doigt accusateur pointant mes faiblesses et mes erreurs, je réalisais qu'il y avait dans la torpeur de ma presque évaporation des semblants de réponses. C'était au moment habituel où je me sentais perdu, sans issue, que se dessinaient des portes, des champs plantés de passages vers des solutions. Ouvrant les yeux, je m'esclaffait de la retraite soudaine du monstre qui campait dans mon ventre. Puis je me crispait encore, le monstre revenu. Ce manège aurait pu durer toujours, mais s'en fut, comme changent les choses prises dans le souffle du temps. Je rentrais chez moi, dans ma ville, comme un blessé revient du combat, courbé, essoufflé. Je me préparais au repos, et à prendre soin de moi. J'allais guérir.

vendredi 7 novembre 2008

Passion et paresse du non-connu

Je biaisais la première phrase et pensais, assis au 3e étage de la bibliothèque, le gouffre vitré sous les yeux, que j'avais passé beaucoup de temps dans les trains ces dernières semaines. J'en éprouvais deux sentiments, l'un étant de la culpabilité pour avoir négligé mes études, conscient que j'étais de la facilité avec laquelle le temps passe lorsqu'il n'est pas voué à elles, l'autre étant grisant, pour ce qu'il me rappelait que le voyage est incroyable, qu'il faut donner aux yeux à voir, que seule l'expérimentation accouche d'un réel apprentissage. Je me retrouvais alors dans une bataille de pensée, pris au piège entre deux armées se ruant l'une sur l'autre. La première était composée de bataillons ordonnés de savoirs, de connaissances répertoriées, de lignes bien définies et de lettres abîmées par les années. La seconde était une foule disparate de sons, de couleurs, d'émotions, de structures étonnantes et d'expériences nouvelles. Je savais pour sur que la connaissance se cachait, comme un trésor égoïste de lui-même, entre ces deux forces, et qu'entre la saveur du réel et la richesse de la raison, il n'y avait, sinon peu, aucun choix à faire. Il fallait prendre les deux et trouver un temps pour chacun. A ce point de ma pensée, je tentais d'analyser mes dispositions envers ces deux courants.

Pour celui de la raison, j'y vouais un intérêt farouche lorsque je la trouvais hors des sentiers battus, dans la chaleur d'un livre, dans les lignes d'un tableau, dans un texte, un discours, ou même la courbure d'un geste. Je ne l'appréciais que lorsque je pouvais l'appréhender, laissant mes capacités de compréhension évoluer au fil du temps, sans les contraindre ni les forcer. Je passais alors à côté des concepts, des systèmes, des monstres de raisonnement qui m'auraient demandé efforts et assiduité, pour ce que je n'en avais pas le courage. Je maudissais bien sur cette fainéantise mal placée, et me désolais de voir que, bien que l'aimant, je ne pouvais m'empêcher de souffler devant une connaissance trop dure à faire ployer. Je préférais la trouver diffuse, flexible, comprise en toute chose et présente en aucune.

Pour celui du réel, j'en avais une passion dévorante, aussi brûlante que l'était l'angoisse qui me taraudais, celle de ne pas en être à la hauteur. J'avais l'incroyable prétention de pouvoir avaler, décider, et faire ployer ce réel là, incitant les événements à arriver, décidant de mes propres fulgurances. J'en concevais alors des peurs saines de ne pas en faire assez, de ne pas m'abîmer assez sur ces rochers là, de trop craindre la brisure en allant frôler l'abîme. Et pour ce qui était de ma sensiblerie bien connue, je tâtais le réel deux fois avant de m'y élancer, connaissant mes travers pour celui-ci, et ma capacité à le vivre de trop. Pour autant, je ne le laissais pas en marge, je l'attrapais, le vivais intensément, puisqu'il me semblait que si la nature ne m'avait pas façonné assez pour la raison, elle m'avait donné toutes les clés pour appréhender cette force là. Je savais jouer des mots, attirer les charmes, et apprendre très vite des situations nouvelles. J'en avais un orgueil et une fierté, qui n'étaient pas un mal, et me faisaient me reprendre lorsque je pensais atteindre sans m'approcher, ou savoir sans même entendre.

A toutes ces analyses de mes dispositions, je collais un mot : passion. Car je pensais commencer à me connaître assez pour pouvoir qualifier mes penchants, et, ainsi, j'ajoutais à ce mot un contrepoids : paresse. S'il me semblait parfois que me dire paresseux était excessif, tant j'étais certain de ne suivre comme ligne de vie et comme ambition que ma passion, je réglais cette bataille entre la morale et l'égo par une certitude : on ne l'était jamais assez peu. Je me battais donc pour ma propre hargne au combat, pour ne plus craindre le saut, non pas dans l'inconnu mais dans le non-connu, comme étant une chose que l'on devine sans pouvoir l'appréhender.