Marie-Rousse était bien trop petite. Bien trop, bien trop petite. Dans la classe, lorsque les élèves étaient debout, alignés pour les cours de chants de l'institutrice, on ne la voyait pas. Elle ne cherchait pas non plus à être vue, elle cachait ses toutes petites mains dans ses manches, faisait se toucher les pointes de ses pieds, comme en chasse-neige, et ne bougeait plus, invisible. Alors, blottie au milieu des blouses brunes de ses camarades, ses longs et fins cheveux de feu cachés par la masse, elle ne chantait pas. Ou plutôt si, elle chantait, à tue tête, elle chantait aussi fort qu'elle était petite. Une autre langue, un autre chant, des choses étranges que les adultes n'aiment pas expliquer. Elle aimait être cachée, dans le creux des velours sombres, sa tête enfouie dans la petite foule de ses camarades. Elle n'écoutait pas les chansons, elle n'en connaissait d'ailleurs pas les paroles. Marie-Rousse n'était pas "un mauvais élément", selon l'institutrice, car elle était assidue, résolue, intéressée de façon générale. Restait des commentaires, qui revenaient, comme des maximes, pour ennuyer la petite fille, sur ses bulletins. Dans la lune, étourdie. Sans que Marie-Rousse ne s'en doute, un vrai combat se menait contre sa nature rêveuse, auquel elle ne répondait qu'avec une insouciance toute enfantine. Parents comme institutrice ne pouvaient comprendre ses comportements incohérents, et, s'ils avaient été humbles assez, n'auraient pas cherché à les comprendre. Mais ils agissaient, obsédés, possédés par les petits dessins que l'enfant semait partout, par les langages qu'elle s'inventait, et par les architectures de feuilles, de bâtons et de petites pierres qu'elle pouvait passer des heures à assembler. Marie-Rousse semblait agir selon un plan, un dessin, comme si un patron invisible avait guidé sa main depuis qu'elle était en âge de tenir un crayon. La mère, n'en dormant plus, passait des nuits à épingler les symboles et les dessins de l'enfant sur les murs. Ils se complétaient, se suivaient, comme des suites logiques, comme les différentes images d'un kaléidoscope. Le père, lui, ne se séparait plus de son appareil photo, s'attachant à photographier chaque création de l'enfant, bois, pierre, ou végétal entremêlés, et d'y chercher une signification. L'institutrice, suivant de loin en loin les investigations parentales et devant répondre à des questionnaires très précises chaque soir : "s'est-elle dirigée plusieurs fois vers le sud", "combien d'étoiles à-t-elle laissé dans la cour" finit par se prendre au jeu, peut-être malgré elle. En tant qu'observatrice privilégiée, elle prit à coeur sa tâche et répertoriât les allées, venues, créations, chants et comportements de l'enfant. Marie-Rousse, bien évidement, n'en savait rien, et n'en avait pas le moindre soupçons. Elle continuait, comme avant, à ramasser un caillou sur sept qu'elle croisait, à dessiner des corolles et des lunes, et surtout, à chanter.
L'obsession s'en fut, comme s'en vont les saisons, les monticules de pierres et de bâtons, comme jaunissent les dessins. Parents et institutrice parvinrent à se convaincre de la bêtise de leur obsession, et les preuves de l'étrange éveil de la conscience de leur enfant furent enfermées dans un coffre.
Un soir d'Avril, alors que le ciel était encore bleu, Marie-Rousse décida de monter dans son ancienne chambre. Voilà des années qu'elle n'était plus revenue dans la maison de famille. Le soleil qui se couchait était un panier de souvenirs, un coffre d'enfance. Elle en fit part à son frère, de 2 ans son aîné. Il lui montra l'endroit où traînait la clé des anciennes chambres, depuis la mort des parents. Retroussant sa longue robe verte, elle monta une à une les marches la séparant du troisième étage. Elle ouvrit la toute petite porte de sa chambre d'enfant, qui ne dépassait pas un mètre, et était une particularité architecturale qui avait de suite désigné la pièce comme la tanière de Marie-Rousse, sitôt qu'elle y été rentrée. Elle attacha ses longs cheveux fins avec un élastique pendant à son poignet, et se pencha pour rentrer. Rien n'avait vraiment changé, les vieilles poupées étaient restées entassées sur le sol, au fond de la chambre, et les livres sur l'étagère, à leur place. En fouillant sous le lit, au milieu des nids d'araignées, elle trouva une valise qui piqua son attention. En l'ouvrant, elle trouva des carnets, de vieilles feuilles séchées, des cassettes portant des dates et des noms de chansons, des chemises remplies de dessins. Son nom était inscrit partout. Elle referma la valise, la poussa loin sous le lit, et sortis de la pièce. Elle avait oublié.