Au coeur du bosquet, vibrato d'émeraude

La maison se situe sur un vallon, dominant de sa hauteur imposante toute l'étendue de la ville qui semble couler vers l'horizon, mue par une attraction irrésistible. Elle choque d'abord, tant nos yeux ne sont pas habitués à voir de telles constructions, mais dans l'instant suivant, sa seule vue apaise nos sens et nous détend, comme pour se faire pardonner de sa différence. Elle se dresse, imposante, presque fière, mais il n'existe aucune cassure entre elle et la colline. Elle semble sortie du sol, dans son entièreté, déjà faite, pensée et bâtie, comme un bloc, une unité en osmose avec la terre qui la soutient. Les murs se fondent dans le sol dans une étrange courbure qui donne à l'ensemble de la bâtisse l'aspect d'une coquille d'escargot, retournant aux roches profondes et aux racines souterraines. Leur couleur est étrange, moirée, changeante sous l'éclat du soleil, d'un panel de teintes tendres et boisées. Du brun, du sable, du mordoré, et un gris anthracite lorsque vient la pluie. Les courbes des murs font ressembler le balcon et l'étage à une vague, délicatement soufflée par la brise marine, et leur continuité s'arrondi encore pour former le toit, qui ne mérite pourtant pas ce nom tant il n'est pas reconnaissable et différencié du reste. Des pans entiers de la maison sont recouverts de plantes grimpantes et de lierres, mais aussi de fleurs, d'herbe verte et touffue, si bien que de l'est, d'où vient le vent, les nuages et les tempêtes, la colline semble juste surélevée un peu plus, et l'on pourrait marcher en toute quiétude, s'allonger dans l'herbe et se prélasser au soleil sans savoir que ce n'est pas une lande de terre qui accueille nos pas mais une véritable maison.
La porte se dessine dans les murs, tantôt visible, tantôt fondue dans le reste du décor, tout en pierre, en pyrite, grise et nacrée, sculptée sur tout son contour d'arabesques et de symboles protecteurs. Il n'y a ni sonnette, ni serrure, ni rien des habituelles commodités dont l'usage est d'annoncer sa présence. Les fenêtres sont arrondies et courbes, transparentes et brillantes, comme celles des grands immeubles de béton et d'acier qui s'arrachent du sol pour offrir à la vue de tous l'éclat et le tranchant de leur pointe. Leurs rebords sont eux aussi gravés, mais plus sobrement, par de simples traits ou courbes. Des colonnes en spirales s'élancent depuis le perron jusqu'au toit qui à cet endroit là semble avoir poussé vers l'extérieur, dépassant quelque peu la façade, pour offrir à la porte un espace sec les jours de pluie, et frais les jours de grand soleil.
La porte coulisse sur le côté en libérant un léger bruit de glissement, et une silhouette se découpe dans l'embrasure. Grande, élancée, altière, elle referme la porte en laissant simplement glisser son doigt sur sa surface, activant les centaines de capteurs sensitifs qui y sont disposés. L'homme avance dans l'allée, son pas est lent, leste mais assuré, sa démarche digne, tout comme son port de tête. Ses étranges botes brunes caressent le sol au rythme de ses pas mais ne laissent pas d'empreinte, pas de traces, pas plus qu'elles n'abîment ou ne brise les frêles brins d'herbe qu'elles foulent. Il porte un pantalon dont la texture rappelle celle du lin, d'un brun plus clair, presque sablé, quelque peu large mais resserré à la taille. De nombreuses poches y sont disposées, et une tunique verte vient s'y superposer. Le col est évasé, les coutures grossières et artisanales. Une longue capuche tombe jusqu'en bas de ses reins, recouverte par d'interminables cheveux, cendrés à la racine et d'un blond éclatant aux pointes. De grandes mèches ondulent en cascades, éclatantes et riantes comme les plaines d'été, alors que d'autres sont tressées de fleurs d'aubépine. Au cou se devine un pendentif discret, en argent, tenu par une cordelette. Il représente de nombreux fils qui se tressent et se mêlent pour former, au centre, un cercle parfait. A distance, cela ne rappelle que les anciennes pièces percées d'un trou. Au poignet, un bracelet, lui aussi d'argent, quelques peu large mais pas épais, parsemé de touches et d'un écran en son centre. La peau est pâle, presque diaphane par endroits et les lèvres fines, étirées par le sourire. Le nez est droit, surmonté des yeux et de fins sourcils. Des yeux aux tons aquatiques, de bleus et de verts aqueux, et au caractère minéral, de rochers abrupts. Le regard tranchant, sûr, perçant comme une lame, coupant comme un scalpel.
L'aube teinte le ciel d'un rose orangé qui s'étale, goutte de peinture trop liquide sur une aquarelle. L'homme emprunte l'allée plantée d'aulnes et de bouleaux qui descend vers la vallée et la ville. Un peu plus loin est garée sa voiture, fidèle et patiente, qui elle aussi laisse poindre une ouverture lorsque son propriétaire l'effleure. La rosée matinale a été absorbée par la carrosserie afin d'alimenter les réserves d'énergie et l'écran s'éclaire, souhaitant une bonne journée à son propriétaire et lui indiquant les fluctuations météorologiques pour la semaine à venir. Le silence matinal n'est pas brisé par le bruit du moteur qui s'est fait ronronnement, et la voiture glisse en silence vers la route avoisinante.
La longue distance qui sépare la maison de la ville est rapidement avalée par la vélocité du véhicule, que l'homme gare dans une ruelle. Puis il se dirige vers le parc de l'immense cité, capitale des terres qu'elle ronge petit à petit. Aux yeux de l'homme, ici, tout semble tissé de métal, de plastique ou de pierre volcanique, sombre et dense. La ville s'étend comme une plaie noire et fumante d'un bout à l'autre de l'horizon, mais il ne la déteste pas pour autant. Les hautes tours semblent creuser les nuages et déchirer le ciel, et des balafres qu'elles laissent au dessus d'elles, comme des cicatrices à vif, s'échappent parfois de longs rideaux de pluie, grisâtres et épais. Les rues se croisent, coupées à angle droit, telles des arrêtes, qui séparent en cases définies les habitations, les commerces et les lieux de vies courants. Ainsi, tout est répertorié et classifié, chaque numéro d'arrondissement s'étale, bien visible, au coin de chaque rue, comme une marque au fer rouge sur la peau de la cité.
C'est un grouillement incessant de travail, de production. Dans la rue, les gens ne regardent même plus autour d'eux, et comment leur en vouloir, quand leur regard ne pourrait effleurer que la dureté du béton et la froideur de l'acier ? Toujours l'oreillette portable au garde à vous, prête à ruiner les réserves neuronales du cerveau dans de veines discussions. Il s'avance et certains lèvent la tête sur son passage, lui jetant un regard aussi froid qu'un glacier, le même que gratifient ces personnes là de tout ceux qui semblent échapper à leur monde clos. D'autres semblent admiratifs et fascinés par l'intemporalité qu'il dégage, par sa prestance naturelle et son rythme de pas, de regard, différent en tout point de celui de la ville, fixé sur les pulsassions des repas et des rendez-vous urgents. Il marche comme un souffle, comme une brise, posé, lointain. Son regard effleure le haut du dôme en verre qui se profile à l'horizon et la peau au coin de ses yeux se fait riante, un sourire vient éclairer son visage.
Les égouts d'un quartier proche ont débordé et une odeur méphitique s'est répandue aux alentours. Cela ne terni pourtant en rien la beauté des jardins à ces yeux. Un grand dôme sphérique s'étale devant son regard, reflétant les rayons du soleil à l'extérieur, et agissant à l'intérieur comme un prisme, brisant la lumière en sept couleurs. C'est là que sont lovées les pleines verdoyantes, immenses, au milieu de la ville, un cÅ?ur d'émeraude. L'homme s'avance et plante son regard sans ciller dans le scanner d'iris, sensé vérifier son identité. Les portes s'écartent, et une grande bouffée d'air vient caresser son visage, apportant des effluves de terre et d'herbe, des senteurs végétales. Au détour des jardins, il se fraye un chemin entre des saules pleureurs, des chênes centenaires, des frênes. Les feuilles des arbres forment des voûtes ombragées et les racines serpentent hors de terre avant de replonger profondément, afin de trouver les ressources nécessaires à leur étirement sans fin. Plus loin s'étendent les vergers, des immensités de pommiers et de fruits rouges, verts et jaunes, des bananiers, des bosquets de baies, de mures et de framboises. Dans la zone tropicale, c'est à côté de ginkgos et de baobabs qu'il se promène, parmi les géants d'écorce qui lui renvoient sa propre taille, ici où il est si petit.
Depuis longtemps, il a prit l'habitude, comme l'eau se jette à la mer, de venir fredonner parmi les arbres et les plantes luxuriantes, de cueillir des fruits et des baies, non loin des cerisiers aux feuilles parsemées d'écarlate. Mais sa partie préférée n'est pas ici. Celle-ci est encore trop à l'image de ce que veut être la pensée humaine, ordonnée, triée, classée. Trop à l'image de cette ville et de ces habitants, ternes, usés, qui ont délaissé la chair pour des corps de plastiques et des cÅ?urs électroniques. La limite est visible, même pour le visiteur qui n'a aucune connaissance des jardins. Au nord, au plus profond du dôme se cache l'écrin, l'endroit, le seul, où est conservé le bien le plus précieux de la cité, à ces yeux. Soudain, la lisière des champs et des rangées d'arbres si rectiligne est brisée par la force impassible d'un ordre différent, vague houleuse qui se heurte à la falaise impassible. Un ordre puissant, ancestral et pourtant qui par son essence même réfute le mot ordre. Le chaos de la forêt se dresse, là , majestueux, d'un vert sombre, là où s'entremêlent toutes les espèces déjà croisées auparavant, là où seule la nature décide des fils et de la trame. Elle est immense, tissée de pins, d'érables, d'oliviers, de houx, de peupliers, et des sureaux, dont les fruits nourrissent les déités habitant cet océan de verdure.
Alors qu'il suit les chemins de fées, ces chemins où les arbres forment une petite voûte juste au dessus des têtes de ceux qui les empruntent, il parcourt avec impatience les quelques foulées qui le séparent de son temple, perdu au cÅ?ur des bois, isolé, noyé dans la masse. Son pas n'en est pourtant pas rapide, et ses yeux n'en sont pas fébriles. Il reste minéral, égal à lui-même, comme si tout autour de lui n'était qu'un manège hurlant, et que, sortant d'une stase millénaire, il découvrait à nouveau le plaisir d'être. Enfin, après avoir dépassé des arbres recouverts de lierres, des bougainvilliers entrelaçant des ormes, il aperçoit au loin un fin crénelage dans le décor. Une ouverture, simple, creusée par les années et les vents, les pas des animaux sauvages et les siens. Une ouverture qui amène à une clairière, nimbée de vert pâle et des reflets dorés du soleil, qui descendent pour venir caresser le cercle que forme la forêt, comme arrêtée d'elle-même. Alors, approchant, il peut sentir le long cheminement de la sève sous l'écorce, le bruissement du vent dans les feuilles et le miel du soleil qui coule, réchauffant les 7 arbres du bosquet qui se dressent devant lui.
Le premier, symbole du renouveau, se hisse vers l'astre solaire, exposant à sa
Lumière son écorce blanche. Le second, au tronc puissant et imposant, symbole de sagesse et de majesté, étend ses racines jusqu'aux abords du troisième, dense et touffu, symbole d'immortalité et des terres d'Hyperborées. Le quatrième, porteur de la dualité jusque dans la couleur de ses feuilles, s'élance, replié sur lui-même, vers l'immensité du dôme. Venant en cinquième, le gardien de protection, arbre aux feuilles en forme de cÅ?ur, et le sixième, au tronc fin et au feuillage épais, symbole d'onirisme. Vient le dernier, le plus éclatant, porteur du fruit écarlate, symbole ancestral du savoir puis celui, perverti, de la tentation. Ainsi, ils allongent leurs branches vers les hauteurs et tendent leurs racines dans les abysses, les arbres du bosquet. Bouleau, Chêne, If, Peuplier, Aulne, Orme et Pommier. Et c'est ici, au centre de cette symphonie d'écorces, de senteurs, de couleurs et de feuilles qu'il s'allonge, dans l'herbe piquante de la clairière.
Il s'endort, et d'aucun de ceux du dehors ne pourrait connaître l'ivresse de ses rêves, et les chimères qu'il y rencontre. Il voyage, apprend, découvre et revient à lui, étonné du temps qui a passé, mais les yeux flamboyants d'étincelles. Alors il repart, sous l'éclat de la lune qui a supplanté la brillance du soleil par son aura de nacre. L'homme s'éloigne, retrouve sa route parmi les taillis et les buissons impénétrables de la forêt, (sauf pour ceux qui en connaissent la langue), et revient aux abords du dôme. Près d'en sortir, il se retourne une dernière fois, pour figer le souvenir et le garder, étoile en son cÅ?ur. Il retourne dans les rues, où les lueurs blafardes des néons s'enfoncent dans ses yeux et les écorchent. Quelques personnes saoules traînent en chantant, tandis que d'autres disparaissent dans leurs cages d'ascenseur, pressées de rejoindre le papier peint et la moquette de leur appartement. S'il ne s'étonne pas de n'avoir croisé aucun de toutes ces copies humaines dans les jardins, c'est parce que leurs yeux se sont depuis longtemps voilés à la vue de leur splendeur, et que leurs esprits ont oubliés, jusqu'à la caresse du vent et à la corolle parfumée d'une fleur.
Ils demeurent, enfermés dans leurs cages aux barreaux métalliques et tranchants, attendant encore, mais ils ne savent pas quoi. Attendant que l'eau les ronge, ou que les lianes les étouffent. C'est ce qu'il se dit en arpentant la route escarpée qui remonte par chez lui. Et du haut de son balcon, dévisageant la ville et l'éclat argenté de la lune sur les façades des immeubles, son regard dérive toujours, comme aimanté, vers la transparence cristalline du dôme. Le seul vestige d'une unité depuis longtemps noyée sous le pétrole et le béton.