A suivre les étincelles scintillantes qui nous attirent...
On s'enivre...
Le soleil se lève, boule de premier jeu sur le tapis du ciel. Comme dans un billard, il éclipse les nuages, il chasse les ténèbres de ces rayons dardant l'horizon. Les épaisses chimères blanches et cotonneuses se dissipent, se brouillent, s'effacent comme chassée par la marée d'un verre d'eau renversé sur une aquarelle. La rosée du matin s'échappe en s'évaporant des brins d'herbes qui courent sous mes pieds nus. La terre est humide sous mes pas, et, explosion sonore rebondissant dans le théâtre du ciel, le chant des oiseaux est assourdissant de beauté, comme une ode à l'été approchant. Je remonte une mèche de mes cheveux d'un châtain éclairci par le soleil au dessus de mon oreille, et je regarde. Devant moi, vers l'horizon, le seuil où le ciel se fêle et mange la terre.
Le capot de la voiture est froid. Ma peau frisonne au petit matin, à la fraîcheur de l'air et à la bise légère qui m'arrache un soupir. Ma cigarette est âpre et rêche dans ma bouche, mais qu'importe ? La braise ardente se rapproche du filtre en m'envahissant de ce bien-être caractéristique de la première cigarette du matin. La clope, un des symboles de ces lieux. Qui ne fume pas ici ? Je tapote légèrement la base pour faire tomber les cendres, une d'elle s'échoue sur mon mollet nu, sous mon short troué. Elle se pose avec délicatesse sur ma peau, comme une feuille d'automne dans sa descente tranquille vers le bitume. Je souffle en souriant, et me dis en aspirant une bouffée de fumée qu'au fond, ces jours seront semblables en tout point à ce matin. Frais, piquant, peut-être éphémère mais cristallisé.
Au loin, des forêts de tentes, jaunes, vertes, bleues, beiges, sombres ou claires. Certaines affichent des décorations exubérantes, fluorescentes, de couleurs vives et flashy, des pyramides de montagnes de bière ou de grands drapeaux plantés, selon les goûts et les nationalités. Un peu après, des nébuleuses de voitures, toutes entassées à se toucher, à se râper, si bien que l'on se demande comment, lorsque l'on est noyé au milieu de cet océan, va-t-on pouvoir s'en extraire. Des bus, des autocars, des voitures, des vélos et des side-cars, un cimetière temporaire de carrosseries et de moteurs.
Je me retourne, concentré sur mon ouïe, tourne la tête, l'incline. Oui, j'ai bien entendu. C'est reparti pour une nouvelle journée et je n'ai eu que 2h de repos, sans avoir dormis de la nuit, seul à me promener, assis sur notre voiture, près des tentes, que nous n'avons pas garé sur les campings. Des bâillements, des cris, un coq, son cri strident qui résonne et écorche les tympans. Ca y'est, les tentes remuent, les couples s'arrachent à leur dernière étreinte, les amis se réveillent à coup de bourrades, les autres, ceux qui ne sont pas du matin, se cachent derrière leur bol de café jusqu'à y disparaître presque. Une fois les derniers nuages brumeux du sommeil et de nos évasions oniriques relégués dans les tréfonds d'un placard mental, tous se pressent vers les immenses formes métalliques que l'on aperçoit au loin. Il ne s'agit pas d'un autre parking, ni de l'éclat des tôles au soleil naissant, mais des scènes. Immenses, encore éteintes, inanimées, inachevées. Reste à ce que leur imposantes poutrelles de métal s'élèvent du ciel et se plantent droites, comme arrachées du sol. Il s'agit de l'instant précieux d'une statue recouverte d'un drap blanc, lorsque la main de celui qui arrachera à l'Å?uvre son étoffe immaculée s'avance, indubitable, comme une sentence que l'on voudrait arrêter, tant le frisson d'impatience d'avant l'éblouissement nous pique l'échine.
Encore, à cette heure, des techniciens s'acharnent, montent, vissent, règlent, suent et se démènent pour lancer enfin l'instant fatidique où la lumière s'arrachera des serres de la nuit pour se réfléchir dans des milliers d'yeux et de voix, ouverts et hurlantes. Des milliers d'âmes prêtes à se rassasier d'images, se saouler de musique, s'écorcher de danses effrénées, se griser d'alcool et de drogues.
Mais ceci n'est pas encore pour tout de suite. Je me dirige lentement vers la tante dont je fais coulisser la fermeture avec le plus de silence possible. Les autres sont encore endormis, et je me coule dans mon sac de couchage, prêt à replonger pour une heure ou deux dans les bras d'un Morphée fuyant, pour le meilleur. Il est midi lorsque je me réveille, j'ai dormis plus que souhaité, j'émerge entourés de ces brumes dont je riais tantôt, et mange ce qui me tombe sous la main, avant d'aller prendre une douche en vitesse dans les douches publiques et d'enfiler des habits plus adéquats à cette journée qu'un short troué et qu'un t-shirt trop large. Je rentre au campement et saisit mes bolas, prêt à me jeter sur le premier concert. Mes amis sont déjà levés, habillés et partis m'attendre devant la scène principale. J'arrive avec un sourire à tout fendre, des bouffées d'énergie pures dans mon air et une dope motivante au possible : l'impatience. Nous sommes presque devant la scène, prêts à voir l'état des préparations. J'interpelle un technicien qui m'indique à quelle heure revenir pour assister à l'ouverture. Nous partons dans un bar, nous promener et flâner dans les champs qui entourent les scènes. C'est pour bientôt.
20h. Les gens commencent à se masser devant la scène principale, la nuit se couche doucement en ondulant vers l'horizon, presque à s'allonger, garce, pour nous voler quelques secondes de soulagement. La nuit s'est enfin faite pleine, ne pouvant se soustraire à sa course immuable et au char d'Apollon qui s'évade. Une fois le monde devenu ombre, des milliers de visages se tournent vers la scène, des cris et des sifflements retentissent, l'impatience est presque palpable, à toucher, à arracher en morceaux entiers dans l'étoffe diaphane de l'air.
Les projecteurs s'allument dans une grande exclamation sourde. Blancs, dessinant des ronds de lumière sur les rideaux noirs du fond de la scène. Les écrans sortent de leurs torpeurs pour se brouiller, de rayures grises, blanches et noires se chevauchant. Les ronds de lumières sont accompagnés de percussions, batterie, tambours, comme un battement de cÅ?ur, un pouls régulier et insistant, presque comme une angoisse sourde. Il s'accélère, encore, encore, tandis que les lumières s'affolent et changent de couleurs, que des néons violets s'embrasent, projetant à nos yeux la vue de milliers d'étincelles. Le battement se presse toujours, lancinant, étouffant, oppressant. Un décompte apparaît sur les écrans, soulignés du symbole d'un virus informatique. 10â?¦. 9â?¦ 8â?¦. Des flashs crépitent et semblent imploser dans des gerbes d'étincellesâ?¦ 7â?¦.6â?¦5â?¦. L'ensemble de la scène s'éteint et se rallume dans des vibrations sourdesâ?¦4â?¦.3â?¦.2â?¦.Tout semble définitivement lâcher et s'éteintâ?¦1â?¦
Crise cardiaque.
Explosions de sons, de lumières, de cris, d'images. Les écrans projettent à présent des images à une allure folle, des gerbes d'étincelles illuminent le ciel comme autant de millions d'étoiles, les spots s'affolent et s'allument tous, dans des myriades de couleurs, et des néons, roses, violets, pourpres, rouges et oranges dessinent les contours de la scène entière. La musique retentit, assourdissante, vibrante, transcendantale. Comme un rythme long et puissant qui arrache l'esprit du corps pour le faire flotter, quelques mètres au dessus des têtes, en une seconde des heures s'écoulent, des instants presque figés, des hurlement, la force de la foule qui hurle à s'en brûler les cordes vocales, les gerbes de feu qui retombent et l'obscurité qui se fait à nouveau, encore des cris, des acclamations démentes, l'envie d'une autre prise de cette drogue hallucinante, de ces bouffées radioactives tant elles en sont intenses.
Tout s'enchaîne, le sommeil est oublié, vite relégué à quelques pauses de somnolences, musique, musique, rencontres, danse, chants, implosions de découvertes, overdose d'odeurs, de sons, de fumée, d'images, de couleurs.
Une vision d'ensemble du mouvement, de la transcendance pure et de l'oubli dans l'onde des cÅ?urs.
Juin, pt'être�