L'étrange moment.
Il existe des moments forts étranges. Nous en vivons tous. Vous savez bien, ces instants teintés d'une couleur indéfinie qui semblent vous vriller la tête et vous faire perdre pied. Eh bien, de l'autre côté du miroir, derrière le voile, d'autres instants étranges peuvent venir à nous. Avec un châle de silence posé sur leurs épaules, une couronne de sarments secs de solitude, et un sourire dont vous ne saurez jamais s'il est bienveillant ou menaçant, même si cette question vous tiraillera tout au long de votre existence.
Il se peut alors que cet instant soit un instant d'été, lorsque les fortes chaleurs n'annoncent, par un air bien trop sec pour le rester encore, qu'un orage éclatant ou une pluie fine, dont les gouttes viendront s'évaporer sur le sol calciné. Peut-être que, par le plus grand des hasard, cette fois-ci il s'agisse de la pluie, qui soit arrivée, variable dans l'écheveau du temps, et que celle-ci aie déposée dans l'air cette forte odeur d'humidité, d'herbe sèche et détrempée. Odeur que nous connaissons tous pour l'avoir sentis enfants, alors que nous dormions paisiblement, nos fenêtres ouvertes, comme une invitation aux saveurs de la nuit. Et si, toujours par hasard, vous vous êtes sentis attiré par cette odeur, ou par le frisson d'une nature étouffée par la chaleur qui retrouve un peu d'eau, alors vous n'avez plus eu qu'une seule idée en tête, résonnant dans votre esprit : vous faufiler dehors, à la manière d'un chat, pour grappiller quelques instants nocturnes. Vous n'avez pas, comme tant le font, rejeté cette idée comme une folie car, � Grands Dieux, sortir dehors par une heure si tardive n'est point de convenance ? Grand bien vous en a fait, car vous avez pu assister à un spectacle que la nature garde jalousement, et qu'il lui faut arracher, prenant son courage à deux mains pour ne pas en être effrayé.
Mû par cet instinct primaire de vous évader de vos murs, vous avez sauté dans vos habits, légers par ce temps, pour faire coulisser la porte et enfin vous saouler de l'odeur de l'air. A la façon d'un automate, vous ne l'avez pas refermée, qu'importe ? Lorsque le temps s'arrête, les protections sont aussi vaines que les armes. Alors, enfilant vos chaussures oubliées dans un coin d'herbe, à côté du tapis, vous vous êtes éloignés, comme aspirés par un tourbillon de nuit. Les odeurs des arbres vous parviennent bien plus fortes, de sorte que vous pourriez dénombrer leurs sortes. L'herbe, elle aussi, est comme un tapis de senteurs qui vous lèchent les pieds, et vous glissez, évoluant avec délectation, dans le cocon de soie d'obscurité qui s'est ouvert à vous. Mais, alors, sortant de votre allée, vous avez compris que rien ne vous était offert, si ce n'est la main squelettique et ancienne d'un de ces moments étranges, qui vous a tiré hors de chez vous. Vous vous retournez, regardant autour de vous, mais rien dans votre vision ne pourrait confirmer ce que votre esprit, lui, sent de toute sa force. Les bruits de vie se sont tus, les voitures ont fait taire leur grondement de bêtes terribles, et même les animaux semblent s'inquiéter, comme vous, d'un silence trop grand pour être naturel. C'est alors, que, si vous avez quelques sciences, et quelque flair suffisamment fin pour percevoir la magie de certains lieux, vous savez, d'une manière vertigineuse, que le temps vient de s'arrêter.
La musique des aiguilles, qui rythme et fait battre l'univers s'est éteinte, et c'est avec elle qu'est arrivée le silence, du plus profond qu'il soit, car vous savez qu'il ne s'agit pas d'un silence de sons, mais du silence abyssal de l'arrêt du monde. Vous regardez autour de vous pour voir un paysage fixé, qui n'est en rien changé, tout juste entré en stase. Les minutes ne défilent plus, ne se déversent plus dans les heures qui ne vont plus se jeter dans l'océan des jours. Quel spectacle étonnant, vous dites-vous, alors que, apeuré par cet environnement que vous n'avez jamais approché, vous osez quelques pas en territoire inconnu. Puis, une ivresse étrange vous emporte, celle d'avoir joué la nature, de vous être immiscé avec fourberie dans cette brèche du temps, où les Dieux même semblent s'être enfuis du monde. Vos pas sont néanmoins calmes et posés, calculés, réfléchis. Qui oserait l'imprudence alors qu'il foule de ses pas des terres immobiles ?
Doucement, avec patience et curiosité, vous pénétrez plus loin, regardant le ciel brumeux et les restes de pluie qui bordent la route. Les maisons sont fermées, et les rires des repas se sont tous arrêtés. Vous marchez encore, jusqu'au bout de cette rue, qui, à présent, n'a plus l'avantage d'avoir une fin, car celle-ci sera immuable, comme le reste de ce qui vous entoure, inchangé, figé. Vous vous questionnez, pourquoi diable vivez vous cela ? Quel enseignement en retirer ? Mais la question n'est plus de fait car le destin lui-même s'est endormi. Vous êtes un fil échappé de l'ouvrage, seul.
Comme elle vous avez poussé à vous sauver de chez vous, la main de l'étrange moment revient appuyer sur votre épaule. Un appui frêle, qui signifie qu'il est temps de retourner en arrière. Vous remontez la rue, du même pas que celui avec lequel vous l'avez descendu, car vous avez connaissance des anciennes règles, celles qui disent qu'en terre de magie, le pas avec lequel on marche est aussi important que l'endroit où l'on se rend. Votre esprit ne cherche plus, car il sent l'aiguille du temps vibrer, cherchant à reprendre son cours éternel. Alors que vous marchez dans l'allée qui mène à votre maison, vous repassez la porte que vous n'aviez pas vue. Et, quelques mètres plus loin, un chat fait un bond dans les herbes, miaulant de colère contre celui qui l'a dérangé, et une voiture blanche remonte la rue que vous venez de parcourir, sous d'autres cieux déjà , vous paraît-il.
Les marches de l'escalier résonnent au son des première gouttes, et la pluie reprend son Å?uvre, glissant sur votre peau. Vous rentrez, refermez la porte sans apercevoir l'étrange moment, qui s'est enfuis comme il est arrivé, étrangement. Votre chambre vous attend, et vous sortez votre plume, car vos veines sont d'encre et votre cÅ?ur emplis de pages jaunies. Vous narrez ce qui vient de vous arriver, et les dérives de votre jeune esprit. Vous n'en savez pas plus, vous n'avez rien compris ce soir, quant à ce que vous êtes et à votre devenir. Vous vous caressez alors la joue de votre plume, d'un geste nonchalant, et un rire vient résonner dans le quartier, un rire qui décidément, ce soir, n'a rien compri