Image du moi et du contre moi.
J'me sens en stase.
Ancré, profondément dans un sentiment délétère et vertigineux d'immobilisme. Comme une statue pétrifiée par le regard d'une gorgone à la longue chevelure serpentine. Je l'ai déjà dis, sourire au lèvres « oui, c'est un peu dur, j'ai perdu mes repères ». Non, le sourire était faux et s'est fait lame, scalpel, ça n'est pas un peu dur, c'est dur.
J'ai perdu de vue les ports, les attaches d'amarrage et les grandes voiles qui peuplaient mon horizon, et c'est ainsi que je dérive, patiemment, en égrainant les heures de ma supplique au ciel pour une nouvelle terre. L'océan de mes pensées clapote autour de moi, tantôt rieur, doublé de milles farces, tantôt merveille d'éclat ou tempête mesquine. Le sentiment brûlant de ne plus avancer brûle mes entrailles comme un venin dardant sa langue, je suis perdu sur un îlot dérivant au grès des brises et des courants.
Je n'ai jamais su être totalement en accord avec mes pensées. Lorsque j'étais enfant, je m'allongeais près de l'aspirateur de ma grand-mère, alors qu'elle faisait le ménage, et je me laissais bercer par son bourdonnement redondant. Combien de fois ai-je répété ce rituel ? Je me couchais, en chien de fusil, à même le sol et la moquette rêche d'avoir trop servie, et je fermais les yeux. Le rempart de mes paupières a toujours été durant mes années de prime jeunesse la seule protection inviolable. En fermant les yeux, je fermais mon esprit, et qui peut prétendre pouvoir vous forcer à ouvrir vos pensées au monde ? Alors, affluait en moi un flot de voix, de paroles désordonnées, de chants, d'images, de sensations et de couleurs. Je ne pouvais endiguer ces assauts perpétuels, et c'est comme ceci qu'à un jour commencé le combat intérieur qui me lacère encore aujourd'hui. Allongé, je luttais pour faire place nette, pour m'abandonner au silence, à la contemplation sourde d'un néant mental. Mais jamais je n'avais de répit, toujours revenaient, moqueuses, narquoises, les voix de mon esprit, dans des cascades de paroles inutiles et nuisibles, ralliées au seul but de ne pas m'accorder la sérénité que je recherchais avidement.
C'est peut-être ça qui m'a forcé à ériger, nuitamment, perdu entre mes songes et ma conscience d'enfant des blocages et des barrières au sein même de mon esprit. Ces houles intérieures qui m'ont poussé dès mes 11 ans à méditer, sans savoir comment entrer dans une voie qui s'ouvre à ceux qui la recherchent sans instructeur, par l'intuition. Alors j'ai commencé, à chercher le silence, un silence de plus en plus profond et clair. Au début, bien sur, je me débattais contre d'immondes oiseaux, les cris, et leurs cohortes aiguisées qui fondaient sur moi, sans pouvoir les mettre en fuite et gagner ma paix intérieure. Puis, petit à petit, j'ai gravis les marches d'un long escalier pour trouver de moins en moins de rafût au fur et à mesure des années. J'ai pu laisser fondre les barrières érigées, mais en libérant de plus en plus mon esprit, il est de plus en plus ardu de le laisser au calme.
Voila contre quoi je me bats tous les jours. L'impétuosité du cours de mes pensées, le remue ménage qui se loge dans ma tête et le vacarme qui n'en sort jamais. Aujourd'hui j'ai réussis à grappiller des instants éphémères et fragiles où, perdu dans la contemplation d'un paysage ou par le calme d'un soir, je peux échapper à ces légions amères. Alors j'essaie, je lutte, je cherche le silence comme une île nacrée emplie de trésor pour y vivre en paix. Je le trouve parfois, mais pas encore complètement, je prends conscience du travail qui me reste à faire, mais je ne parviens pas à le commencer. Il me manque le courant d'air venu du ciel et de son immensité étoilée qui viendra me pousser et me ruer à bas d'un nouveau rivage.
Ici je rattrape le début de mes divagations, mon exil sur une mer de pensées, sur un lac d'esprit. J'attends encore que les Dieux me poussent à dériver ailleurs, mais je présents la vague fougueuse qui viendra me plaquer sur mes nouvelles terres. Je sens son roulement gargantuesque dans mon ventre, sa vibration aquatique dans ma poitrine, et la prémisse du tremblement de sa brisure. Sa brisure qui balaiera tout ce qui fut avant, qui me poussera vers de nouvelles pentes à gravir, qui de sa houle fera place nette aux nouveaux desseins.
J'arrête donc le vertige qui me saisit lorsque je regarde en moi. Hier, il a fait orage. C'est anodin, un orage, c'est une tempête qu'on essuie et dont on ne garde aucun souvenir après, c'est la colère des Dieux qui s'abat, repars, et reviendra de tout temps.
L'orage gronde, il traîne douloureusement sa longue suite de courtisans : éclairs scintillants aux reflets éblouissants, gros nuages qui roulent des mécaniques sous un revêtement électrifiés qui inspirent le respects, tant leur noirceur ne semble pas feinte. Accompagné de ses chiens hurlant le tonnerre, et du déferlement de la pluie sur les terres humaines, le monstre céleste passe sans se soucier de ceux qui supportent sa terrible humeur. Voici ma réflexion lorsqu'un coup de tonnerre éclatant, comme une déflagration de toute évidence trop proche fait trembler le lait dans lequel nagent insoucieux, mes chocapics. La bougie que j'ai disposée sur la table a faillit se renverser sur la nappe, l'ornant d'une nouvelle auréole de cire. Je suis en train de me faire un une heure du mat', à défaut de quatre heure manqué. La maison replie sa carcasse bourrue et solide de bâtisse campagnarde sur moi mais étrangement je me sens nu au milieu de l'orage, exposé à la pluie. Comme si j'étais en caleçon, sur une chaise, devant une table en vieux bois, trempant un cookie à la noix de coco et aux pépites de chocolat sensé être délicieux, selon l'emballage, au beau milieu d'un champ tandis que gronde la tempête autour de moi.
Il est étrange de voir comme ici les orages forment un roulis contre lequel seul la patience demeure arme acceptable. Alors qu'ils claquent dans l'air comme des fouets sur une chaleur trop sèche de par chez moi, ici, perdu dans l'estuaire de la Garonne, ils remontent depuis l'Océan le fleuve. Ce qui explique leur force, et leur redondance. Un premier passe et évite le petit village dont on pourrait presque entendre le ouf de soulagement, s'échappant des volets rabattus de chaque maison. Mais c'est alors, après dix minutes d'un repos trop court pour humains et animaux, rendus fous par la force du tonnerre, qu'un second arrive, paraissant le père du premier, de par la taille de la boursouflure noire qu'il impose au ciel. Il n'est point alors de précautions suffisantes pour s'en prévenir, et c'est dans ces rares moments que l'on entend de la bouche des plus silencieux, assis souvent près de l'âtre de la cheminée, « si Dieu le veut ».
Pour ma part, que Dieu, dont je me fiche royalement pour l'avoir déjà vu sur son trône d'ivoire, avec son air sénile et ses anges trompeurs empêchant les pauvres âmes prisonnières du paradis (qui devient alors un nom erroné ou sa propre antithèse) d'en sortir, m'accorde ou non sa bénédiction, je savoure avec plaisir l'orage et la déchirure du ciel qui se répercute comme une faille dans du verre dans toute sa grandeur. Le chien couine près de moi, et je ne peux m'empêcher de penser « stupide animal, peu importe la force de la tempête, lève la tête pour la regarder au lieu de lui tendre l'échine ». Mais ces propos, j'en concède après, seraient déplacés d'humain à chien. Et ne sachant pas transcrire cette maxime en langage canidé, je préfère me replonger tout entier dans l'admiration du ballet aquatique de mes chocapics, tentant d'éviter la cuillère comme mû par une véritable pensée. Saloperie de chocapics, pensai-je, alors que la lumière au dessus de moi grésille et que le plafond de bois émet des craquements sinistres. Je n'ai pas peur de l'orage, mais cependant la possibilité de l'effondrement du plafond sur ma tête m'inquiète quelque peu. Après avoir lancé un regard noir à l'intéressé, traduisant un « tombe moi dessus et ça va très mal se passer », je m'absorbe tout entier à la capture de chocapic, dans le but de finir mon bol, et, aha, d'achever la conquête maritime de mon bol de lait.
En remontant dans ma chambre, j'ai la grande surprise d'être transporté dans un navire. Le plancher semble flotter, et à travers le hublot, grand ouvert, je sens le souffle de la tempête sur moi et la pellicule aqueuse déposée sur le sol de bois par les embruns de la mer. En m'arrachant de mes rêves, je perçois enfin que cette maison est de celle construites il y a bien longtemps, vestiges d'autres temps et d'autres modes de construction. Elle est de ces vieilles bâtisses habitées presque de conscience (qui sait�) et dont le bois recouvre la majeure partie, charpente, fenêtre, porte, sols, en somme, tout sauf les murs. Cependant, il arrive qu'avec le temps, le bois se gondole, pourrisse, s'émousse, suivant sa nature de végétal. Et c'est grâce à ce genre de caprices du temps que je me retrouve dans une chambre inondée car la fenêtre s'est ouverte sous l'assaut du vent, laissant entrer les bourrasques chargées d'eau de pluie. Les trois quarts de mon matelas sont mouillés, et je retrouve avec humeur mon carnet dans lequel j'écris le déroulement de mes journées noyé dans une flaque. Après avoir mis tout ce qui méritait de l'être à sécher à avoir épongé sans relâche le parquais devenu lac, je tente de contenir mes membres sur l'espace qui n'est pas détrempé.
Le grondement familier résonne encore au dessus de ma tête, rugissant comme un fauve. Plus tard, il se calmera, deviendra un vent léger pour ensuite laisser ce goût étrange dans l'air, celui du calme après la tempête. L'air semble redevenu neutre, la terre purifiée, comme si après la colère céleste s'étendait comme un drap sur les plaines un air de nouveau départ. Dans les habitations, même si beaucoup sont parvenu à trouver le sommeil au cÅ?ur de cette agitation, certains veilleurs, comme moi, goûtent à leurs fenêtres d'une quiétude retrouvée. Qu'il est bon d'exposer son visage à la brise fraîche et légère qui succède les tempêtes, comme un signal de sécurité et d'apaisement. Je glisse dans le sommeil.
Désorde mental.
Psyché en reconstruction.
Veuillez sortir de vous même, s'il vous plaît.