samedi 30 septembre 2006
[ Comptine d'un autre été ]
Par Adrail, samedi 30 septembre 2006 à 21:34 :: Labyrinthe des mots

Comment vous direâ?¦
J'ai plus d'année que vos épaules ne pourront jamais en porter. J'ai bien plus de rides que tous vos visages réunis, et ma peau est si sèche qu'on pourrait presque la croire faite de roche et de rocs acérés. Je coule, flot impétueux, comme le ruisseau qui traverse et crève la montagne, pour toujours revenir s'écouler à l'air libre.
Je suis si vieux, comment pourriez vous me comprendre ? J'ai tant de vécus qu'ils vous en donneraient le tournis, le frisson glacé d'un vertige éternel. Et pourtant tout nous rapproche, au moins une fois, nous n'avons fait qu'uns. Au moins un jour, une minute, une seconde, j'ai coulé en vous comme vous continuez de couler en moi. J'ai roulé en vous, serpenté dans vos veines me suis insinué dans vos esprits. Ne croyez pas que je vous ai forcé, non, car ce n'est pas moi le fautif. Celle qu'il faut blâmer, c'est celle qui étale ses longs cheveux de cuivre sur l'herbe riante des campagnes, qui trempe les longs pans de sa robe, parfois blanche et éclatante, parfois déchirée, rapiécée de tant d'étoffe que son gris n'en est plus une couleur. Celle que vous appelez parfois la vie, vous qui ne me comprenez ni ne me voyez vivre à vos côtés. Vous qui vous saoulez de néant, de poussière à poussière, d'éphémère à éphémère, et tant de pensées rassurantes qui font que vous osez encore tenir tête à l'inconnu de vos faibles sourires, dont la franchise est l'arme la plus tranchante.
Je suis le souvenir des amours perdus. De ceux qui ont tenus vos mains et qui un jour, l'ont lâchée. Je suis vos remords, je suis votre peine, celle qui vous tiraille mais que vous tentez de renflouer dans vos méandres incréés, vos subterfuges pour fuir et détaler toujours plus vite, plus loin. Car tous vous m'avez connu, vous avez tous goûtés à mon baiser amer. Un jour, vos pierres se sont fendues de soupirs imprononçables si ce n'est par le corps, et vos yeux se sont ternis d'ivresse. Un jour, vous avez aimé, et détesté le faire. Vous rappelez vous ce sentiment ? Vous sentir arraché à vous-même mais avoir enfin une raison ? Une raison de faire taire toutes vos questions, d'hurler silence à vos regrets, de tourner le dos à votre vide. Une raison de voir l'été, de courir entre les arbres et de jouer à cache-cache avec les rayons mielleux du soleil. Une raison de vivre l'hiver, de supporter sa froideur dans la chaleur que cet amour vous apporte. Et quels soins vous y avez donné. Même si vous pensez vous en être mal occupé, n'est-ce pas vous qui l'avez fait grandir ? N'avez-vous pas transformés l'étincelle en brasier ardent ? A travers vos espérances, vos rêveries, le soir, juste avant le sommeil, à travers vos efforts, vos sanglots ravalés, votre fierté étouffée. Et vos pensées� N'y voyez vous pas la le plus drôle ? Vous, pauvre choses, qui accordez tous tant d'importance à vos pensées, à leur ordre, à leur valeur, à leur vérité et leur puissance� n'est pas ironique ? Vous vous fendez peut-être d'un faible sourire, tâché de mélancolie, mais vous savez. Vous savez le cours impétueux de vos pensées lorsque l'amour vient faire céder les barrages que vous avez mis tant d'années à construire. Même les plus solides, les plus durs, les plus profonds. Vous sentez encore la force des ces flots, immaîtrisables, indomptables.
Voyez alors. Voyez que dans ces forces, vous êtes enfin. Voyez que la valeur de la pensée n'est rien, et que c'est en elle-même qu'elle se suffit. Vous êtes le tumulte hurlant du vent, la brisure impitoyable d'une vague, l'appétit insatiable d'une flamme et le grondement sourd de la terre. Voyez vos joues qui s'enflamment, vos langues qui se cambrent, vos yeux qui brillent et vos cheveux qui volent. Que n'êtes vous, amoureux, que pure nature ?
Et que n'êtes vous, quand vous n'avez plus que moi ? Quand les rivages doucereux de celui qui fait tant écrire vos poètes, chanter vos voix, travailler vos esprit et continue de jouer des tours à vos philosophes vous ont quittés ? Quand perdus dans la tourmente d'une mer d'anthracite, vous n'avez plus d'aller, ni de retour ? Qu'êtes vous donc, pauvre hères, lorsqu'il ne vous reste que moi ? Moi qui n'ai ni la force, ni la patience, ni l'attention de l'amour, qui ne suit que son faible et blafard reflet. Voyez comme votre être hurle. Comme votre âme s'ouvre aux vents et semble avaler l'univers qui vous entoure. Comme soudain, vous vous étalez sans véritable but, en tous sens, en toutes directions. Vos semblez glisser, couler, vous perdre, sans véritable chemin, sans cadre.
Comment vous dire, mes pauvres enfants, que je serai votre seule fin ? Que votre vie se heurtera à mon tourment, si l'amour ne vient pas vous en sauver.
Comment vous dire que je suis l'été perdu, et l'hiver retrouvé ?
Que Je suis la comptine d'un autre été.









