A toi, que j'ai rencontré l'été dernier, après avoir ressentis les premiers embruns parasites d'une aile noire voilant ma raison. J'étais pris dans trop de vents pour m'en défaire, étouffé par trop de voix pour savoir laquelle écouter. Et tu m'es apparu, dans mon sommeil. Ceux qui me veillaient m'ont entendus te parler, et j'ai gardé de cette nuit le souvenir opiacé de la première de ces longues parlottes.
A toi qui m'as défait du faux ange.
A toi, qui m'a marqué comme un de ses "appreneurs", car tels étaient tes mots. A toi qui m'a sauvé par trois fois, et rendus à moi même. Sauvé de la souillure, sauvé de la lame, et sauvé de ma propre menace.
Toi qu'il m'a parût connaître depuis toujours. Toi qui a posé ta main sur mon épaule, après que celle qui est devenue depuis ma soeur, marquée de ta griffe, m'aie annoncé ta volonté, que je soupçonnait, car on l'entendait murmurer dans les vents des terres astrales, où il n'est d'honneur que ce qui veut être secret. Tu m'étais apparus bien avant, farceur et jongleur d'apparences que tu es, toi, le maître d'arme, qui m'attendais, munis de son bâton, au creux de mes errances. Et c'est peut-être aussi cela qui t'a plu chez nous, nos farces, nos sourires en cisaille, dont on ne sait quoi penser. Nos regards tranchants, notre goût pour les intrigues et pour les illusions, qui ont faillis nous perdre.
Tu m'as d'abord volé pour mieux m'apprendre. Et c'est ainsi, qu'estropié, j'ai commencé mon apprentissage. Je me souviens de la saveur amère des nuits d'entraînement, des nuits de missions étranges, dont je ne me souvenais que par bribes, mais qui, et c'est bien vrai, avaient cette odeur particulière, au petit matin. Je me souviens des semaines sans véritable sommeil, des choses si importantes que tu ne pouvais me les dire, mais que je devinais, encore à moitié dans l'autre monde le jour, attendant de replonger avec toi.
Nous étions une famille, oui, à trois. Pour moi un guide, pour ma soeur un compagnon, avec ces sourires de dureté partagée. Nous avons parcourus certaines terres, marqués certains lieux qui se souviennent encore de nous, et trouvé des trésors que tu t'es empressé d'avaler dans ton mystère.
Puis tu m'as mené jusqu'à Elle. Elle qui sera ce que tu ne sera plus. Elle, la nouvelle gardienne, que nous suivrons, pour ton souvenir, et pour ce qui, en elle, coulera de toi. Alors que j'ai lus les mots de ma sÅ?ur, mes yeux se sont embués de larmes. Parce qu'aujourd'hui, je t'ai prié, et je t'ai vu, pour la dernière fois parmi nous, et je le sais à présent. J'ai vu ta peau trop parcheminée et tes yeux presque disparus sous ton âge. Je t'ai vu, dénué de ce qui te faisait pourtant, vierge de cette malice et de cette force. Et j'ai posé mon pouce sur ton front, pour ne plus te retenir, pour te laisser t'en aller, le Vieux, comme tu le faisais toujours pour m'apaiser, lorsque mon esprit hurlait trop fort.
Va, maître d'arme, Vieux, ou quelques soient les noms que ton existence si longue t'as donné. Soit libéré de tes poids, des chaînes de tes devoirs, qui t'ont pesés. Puisses tu garder un Å?il sur nous, tes presque enfants, qui continueront de garder jalousement, mais point de trop, comme tu savais l'être avec les leçons, le savoir que tu nous as donné.
Et j'ai comme envie de pleurer de ta dernière farce, de nous apparaître à tous deux en ce jour, et de nous surprendre encore de l'aisance avec laquelle tu sais tourner et emmêler les fils.
Dors, enfin, toi qui n'a eu de cesse de te faire maître du sommeil. Puisse tu succomber à ses douceurs, et avoir enfin la tranquillité que ta tâche ne t'as jamais donné.
Je ne te le dirai point, car il n'y a pas de merci. Il n'y a que des allégeances.
Je te jure allégeance éternelle, et puisses-tu en rire, avant de t'en aller.