
La balle arriva à toute vitesse en direction de sa tête. Elian n'eut le temps de ne penser qu'à une chose : stupides norms et stupide volley avant, qu'en un geste instinctif, sa main ne se lève et arrête la sphère de plastique dans les airs, comme une marionnette suspendue. Certains élèves ouvrirent de grands yeux écarquillés, et plusieurs se reculèrent. « Et merde », se dit-il, sachant qu'il avait commis une bourde qui allait lui demander beaucoup d'énergie pour être réparée. La prof s'avança vers lui, livide, fixant le ballon flottant à quelques centimètres de sa main. « S� sors d'ici de suite et attend moi dans la salle du milieu », le ton de sa voix n'avait rien de menaçant, on y lisait en fait du dégoût. Comme si elle s'était retrouvée face à un rat génétiquement modifié, la fixant avec une 50ène de paires d'yeux sur la tête. Il n'en était rien. Il était simplement un ados comme les autres. Enfin� comme les autres. Ses yeux tirant un peu trop vers l'argent en fusion lui valaient beaucoup de remarques, mais on avait vite fait de les oublier� comme par magie. Ses cheveux bizarres, comme tout le temps soufflés par le vent d'un seul côté de son visage n'étonnaient plus personne, on croyait à du gel, d'autant plus qu'ils n'étaient pas bien longs. De plus, il avait décidé de renoncer dès le début de l'année à ces étranges robes aux tissus moirés dont on ne savait pas vraiment d'où elle venaient. Personne ne pensait jamais à lui poser la question, leur miroitement était une ivresse pour l'âme.
Mais cette fois-ci, il n'allait pas y couper. Il attendit patiemment l'arrivée du professeur, sachant pertinemment ce qui l'attendait. Elle commença par la première requête, qui ne différait jamais : ta carte, montre moi ta carte. Le tatouage à la naissance ne s'effectuait que depuis quelques années, depuis que l'on savait distinguer la classe des siens par génétique. Alors il lui tendit sa carte, de couleur orange, marquée d'un bêta grec. Le prof reprit quelques couleurs et lui lança un sourire narquois : « ah� tu n'es pas bien méchant finalement ». Mais elle voulu s'en assurer :
- Que fais tu dans cette école ?
- Ma classe, la classe bêta, est autorisée à fréquentée les écoles de norms�Le mot lui échappa, et il savait qu'il venait de commettre sa seconde erreur.
Elle le gifla à toute volée.
- Norms ? C'est ainsi que vous nous appelez, bandes de dégénérés génétiques ? Vous vous croyez malin, avec vos tours de passe-passe bidon ? Fais bien attention à toi, gamin, il n'est pas dans tes intérêts que tout le monde sache ce que tu es.
- Excusez moi, grogna-t-il, les dents serrées.
- N'as-tu pas été réquisitionné par les milices, encore ?
- Non, il n'y a que les classes supérieures qui sont contraintes aux milices dès 16 ans. Je ne servirai peut-être jamais.
- Je vois. Tâche à ce que ce genre d'évènements n'arrive plus jamais. Où bien tu seras renvoyé de mon heure de cours, et je veillerai à m'assurer qu'il en soit de même dans toutes tes autres matières. Je parie que tu ne prend même pas les cachets qui sont distribués aux plus faibles d'entre vous, afin de vous rendre normaux. Lâcha-t-elle, tout en attrapant sa mâchoire dans sa main, d'un geste brusque.
Il cracha, changeant d'attitude, et comme un masque sauvage passa sur son visage, ses cheveux ondulant de manière serpentine : - Jamais une seule de ces foutues pilules n'a passé le seuil de mes lèvres, et cela n'arrivera jamais.
Hurlant, elle le jeta par terre, puis le maîtrisa rapidement. "Ah oui? Eh bien nous allons voir!" Elle savait des bêta qu'ils n'étaient pas tant dangereux que les Sigma, les illusionnistes, ou les Upsilon, ces derniers étant les plus terribles. Si ce gamin pouvait arrêter un ballon en vol, c'était bien la seule chose qu'il pouvait faire. Le gouvernement distribuait des pilules sensées neutraliser les « effets kinétiques » des « sujets corrompus ». Elles privaient tout simplement la seconde espèce d'humain de la planète de leurs sens et leurs précieux dons. Elle attrapa la boîte rangée dans une étagère, le laissant au sol. L'adolescent se laissa faire, et avala même la pilule avec une certaine docilité. Le professeur rit, mais déjà , en elle se glissait des tentacules froides et visqueuses, lui susurrant que quelque chose n'était pas normal.
Elle tenta de ne rien laisser transparaître, mais son angoisse, sans qu'elle sache bien pourquoi augmenta. Le tremblement de ses mains se fit plus vif, et de la sueur perla sur son front. L'adolescent quitta la salle et remonta le couloir pour atteindre la sortie. Comme de la bave apparu au coin de sa bouche. Elle enrageait. Ses yeux s'injectèrent de sang. L'énergie du gosse était partout sur elle, piquante, dévorante. Elle avait oublié qu'il ne fallait pas les toucher. Peu à peu, elle se gratta, puis se griffa, tout en hurlant. Reprenant empire sur elle-même, elle saisit un javelot en métal dans les équipements sportifs, se rappelant que ses putains de dégénérés craignaient plus que tout le contact du métal. Elian la fixait, depuis le bout du couloir, à moitié dans la pénombre. Il semblait que ses yeux luisaient et renvoyaient la lumière. Le javelot fusa, et le sourire du professeur masqua son hurlement fanatique. Elle savait que les plus faibles ne pouvaient rien contre le métal. Et que ce gamin immobile s'était résigné à être transpercé par un javelot aiguisé pour se planter dans les sols arides.
Que jamais, jamais il ne pourrait arrêter ce javelot. Que personne ne poserait de questions quant à la mort d'un des leurs. Il lui suffira de dire qu'il l'avait attaquée. Elle en avait déjà tuée un.
Elle n'eut le temps que de sentir l'impact de la longue tige en fer déchirant ses entrailles et le choc, lorsqu'elle rencontra le mur et que ses cervicales se brisèrent, d'un un bruit d'os rompu. Elle mourut en maudissant ces dégénérés. Souhaitant leur mort à tous. Elian lui, frappa contre le mur et lâcha un cri. Si on considérait les Upsilon comme les plus dangereux de sa sorte, bien avant les Oméga, les Phi et les Psi, ce n'était pas tant par la puissance de leurs dons naturels, mais par l'entité indépendante que formait leur énergie. Impossible de les surprendre, ou de se glisser derrière eux. Impossible que le moindre caillou les atteigne, et, s'il était lancé avec haine, qu'il ne soit pas retourné à l'envoyeur. Ils étaient ceux qui gardaient l'ombre, et se tenaient toujours à sa périphérie, jamais loin de son royaume. Il n'avait pas pu maîtriser son entité sÅ?ur.
Il laissa tomber la carte orange qu'il avait dérobée à Colrin, ou plutôt à son cadavre. Un qui n'avait pas eu tant de chance face à cette harpie assassine. Trop endoctriné, il ne savait pas qu'avec ses « misérables » dons classé bêta par ces foutus norms, il pouvait faire imploser la tête de cette mégère comme une pastèque passée au micro onde. Il posa la main dans la marre de sang qui s'étalait au pied du professeur, glissant dans le couloir, comme la trace d'un chemin de pénitence, et écrivit COLRIN en lettres majuscules sur les murs. Pas d'inquiétude, il n'avait pas d'empreinte. Pas plus qu'il n'était fiché.
Il revêtit un masque de glamour qui le rendit aussi invisible que les fantômes des siens, lapidés et brûlés lors des grandes émeutes, mais englués sur terre à jamais, et partit, en laissant en lettres de glace devant l'entrée du gymnase le signe des siens.
Le signe des refusés.