dimanche 25 février 2007
(( Storm ))
Par Adrail, dimanche 25 février 2007 à 20:54 :: Labyrinthe des mots
« Regarde, Papillon », me disait un vieux Monsieur que la terre m’a reprit depuis bien des années. « Regarde cet oiseau. Quel est-il ? Une buse, oui, c’est cela même Papillon. Et cet arbre là ? Un chêne. Très juste. Mais ça n’était pas bien dur à deviner. Et celui-ci, quel est-il ? Dis moi. Ah, tu ne sais pas. C’est un Figuier. Regarde comme ses feuilles sont belles. Grandes et étendues, comme des mains. Garde toi bien de cueillir des figues, Papillon ! Ca n’est pas la saison encor’. Laisse l’arbre de Priape en paix. Je vais te raconter une histoire. Vas chercher mon tabouret. Bien. Maintenant, écoute, Papillon. »

Je m'en vais vous conter l'histoire d'un été, chaud, comme celui durant lequel mourru Antonio Vivaldi, dans sa soixante troisième année, à Vienne, et dans une extrême pauvreté. Il fut un des premiers compositeurs reconnus, après avoir été moine, et professeur de violon dans un orphelina de jeunes filles. On raconte que le jour de sa naissance, dans la bonne ville de Venise, la terre trembla. Comme une annonce au monde.
La Course. 0 à 7’15’’.
C’est une tâche de couleurs mélangées. Il y a du roux, un éclat d’Automne, mais aussi du noir et du blanc, enfants de l’hiver. Mais les yeux et les serres sont jaunes, vifs, perçants. Jaunes comme l’été. C’est une petite ombre en contrebas qui rase les bottes de lavandes et les rochers qui rendent, ça et là , les moindres recoins de plaines abrupts. C’est un Milan Royal. Un petit rapace qui plane, plane et promène son œil d’été sur l’été, étendu déjà sur les plaines. Le vert de l’herbe, le jaune des blés et le violet de la lavande se mêlent, et embaument les campagnes. Dans les airs, il y a cette odeur. Cette senteur de mai, ou de juin. Lorsque le soleil vient sécher les premières plantes et faire transpirer les pierres. Ce parfum sec aux fragrances d’oliveraies et de pêche à peine cueillie. Le ciel est bleu. Profond. Hypnotique. Dangereux.
Dangereux car le rapace tourne, il oscille lentement. Ses ailes étroites se replient un peu, puis se détendent. Bientôt, on ne pourra plus qu’observer, avec attention, la tâche blanche qui coupe de noir les dernières plumes des ailes. Comme deux ronds, deux blancheurs dans le ciel, des fanions de nuage attachés à l’oiseau. Qui lui, vole. Plane, tourne encore. Puis le jaune. Le jaune de son œil pétille. Sa pupille se resserre, comme une fente d’aiguille, une finesse de lame, le fil d’un rasoir. Il plonge.
Les ailes se resserrent et s’allongent comme la queue d’une comète. Le bec s’entrouvre, carnassier, et les serres s’ouvrent et se referment dans le vide, d’impatience et de faim. Le roux du plumage étincelle au soleil, comme s’il allait prendre feu. Il tient de la couleur du feuillage du platane en automne, lorsque la lumière irradie au travers. C’est une traînée d’incandescence qui s’élance, déchire l’air, vers la plaine, bien au dessous, où se tient dressée une petite musaraigne, aux aguets. La tête se tourne, mais elle ne voit pas venir les serres qui frémissent de l’attraper, et le soleil, traître brûlant, cache l’arrivée du rapace. Mais le vent, lui, s’éveille et souffle. Et alors que l’oiseau, l’œil plissé et la serre grande ouverte, fond sur le sol, c’est son bruissement d’aile qui fait fuir le rongeur. Le Milan est rapide, mais mal habille, et la musaraigne s’enfuit, effrayée.
L’œil n’a pas lâché sa proie, et il reprend sa course, planant, rasant le sol, pourchassant la proie facile qui se précipite bien devant. Bientôt le bec s’entrouvre de plaisir, et les serres se referment, cruelles maîtresses du souffle du rongeur, qui bientôt s’éteint. Pauvre âme qui, de n’avoir pas assez tôt écouté le vent, a vu sa vie s’échapper. La carcasse tombe au sol, puis, dépecée et engloutie par le rapace, finit jetée, au hasard du ciel. La silhouette brune s’élève vers la voûte nuageuse, et continue sa route, menaçante et repue, le ventre plein, mais l’œil à nouveau vide.
C’est une beauté maîtresse, cruelle, sans pitié aucune. Une de celles que la nature pose sous nos yeux, à nous, qui ne voulons plus tuer, mais devons pourtant.
La ville. 7’16’’ à 4’53’’.
Plus loin, se dresse l’ombre de la ville. Lovée entre les plaines et le champs, à la croisée de tous les chemins. Les murs sont de pierre basaltique noire ou grise, obsidienne et anthracite, mais recouverts de chaux blanc cassé, saumon, jaune parfois. Le contraste avec les tuiles et leur couleur de brique est saisissant, mais encore plus l’est celui avec les volets, qui semblent flotter au vent, comme des ajouts colorés, bleus, verts, violets, pastels et joyeux. D’abord les faubourgs, et leur ombre fraîche et tranquille. Puis, plus au nord, les ruelles se font rues, vers la grande place.
C’est aujourd’hui marché. Les couleurs explosent, les épices, safran, cumin, cannelle, origan, disposées dans de grands bols sur un étal, qui s’envolent en fine poussière lorsque le vent joueur souffle un peu trop. Les tissus, lin, velours, toile de chanvre, coton, flottent, à peine teins, de brun, de rosé, de sable, comme des voiles gonflées par le mistral. Les gens crient, hurlent, vantant les mérites de leurs produits, rigolent, discutent avec feu et animation, et quelques jeux de cartes déclenchent des bagarres. Les chariots se pressent, les ânes se ruent sous les foudres des cochets, pour livrer les fruits du jour, orange, pêche, abricot. Les enfants se bousculent et courent, s’élançant entre les étals, certains pour retrouver les jupons de leur mère, riante et avenante par un si beau temps, d’autres pour rejoindre la vieille grange abandonnée où se rejouent les plus grandes batailles du royaume de France, les huit guerres de religion datant d’un siècle à peine, et qui ont bouleversé le royaume. Des armées menées par le prince de Condé aux affres de la saint Barthélemy, de leur bon et vaillant cœur, ces petits comédiens de fortune revivent, chevaux de bois et soldats en casseroles, les sanglantes traverses qu’on leur a conté, de ci, de là .
De grandes bâtissent font face aux passant des les grandes rues, fortement taillées et peintes, ce sont là les repaires des bourgeois. La plume au chapeau et le pourpoint bleu, mauve ou vert, la fraise haute et l’œil pétillant, des jeunes hommes se donnant déjà du Monsieur De ceci ou de cela envoûtent les oreilles de ces dames par de charmants morceaux de musique. Les notes du clavecin résonnent dans la rue, mêlées à celles du violon, et réjouissent ces dames, mais aussi les passants, dont nombres se sont arrêtés pour ouïr la mélodie qui va si bien à la saison, et au ciel pur de provence. Une lavandière frémit sous la beauté des notes, elle qui a toujours voulu manier la viole, comme son arrière grand-mère, qui, point noble mais chambrière, l’avait apprit de sa maîtresse. Elle marche, son bonnet blanc couvrant ses longues boucles rousses, le poitrail quelque peu découvert par un décolleté osé sans être vulgaire, portant son baquet de linge qu’elle vient d’aller laver. En rentrant, elle vaque à ses occupations, puis, n’y tenant plus, profite de l’absence de sa maîtresse pour s’en aller dans sa chambre. Elle monte les marches, essoufflée, et à peine la porte ouverte, déballe l’étui de cuir qui protège le vieil instrument plein de poussière. Les cordes sont encore bonnes, et elle les fait vibrer, sans en attendre autre chose qu’un son neutre, et mal accordé. Le son s’éteint, mais, tenant sa précieuse viole, elle ouvre sa fenêtre, puis fixe l’azur qui s’étend jusque loin derrière les montagnes, et les gros nuages, ces voyageurs moutonneux qu’elle envie en secret. Depuis les champs de lavande aux vergers bordant le fleuve, son regard se promène et elle hume l’air chaud. Devant la nature qui semble toute entière réunie sous sa fenêtre, elle en fait un serment inviolable. Qu’un jour, elle serai musicienne, et apprendrai la viole, comme avant elle, son arrière grand-mère le fit.
Heureuse et insouciante, elle court, dévalant les escalier, fuyant cette maison, où même aimée, elle n’est qu’une servante, passant les murs de la ville qui la virent grandir, s’ébaudir, s’amouracher et verser nombre de larmes. Sa course soulève de la poussière derrière elle, et elle ôte ses sabots qui lui meurtrissent les pieds. Elle coupe à travers les vergers puis les champs de lavande, sourie aux laboureurs et aux paysans, affairés à leur tâche. Son bonnet s’envole, soufflé par le vent, et la lavandière tombe, dévalant une pente en roulant. Elle court, court encore, si bien que le soleil s’est déplacé de son zénith lorsqu’elle s’arrête, essoufflée, rompue. Elle se jette dans l’herbe verte et drue, roule sur elle-même, puis s’endort. Silence.
L’orage. 4’54’’
Autour de la jeune fille endormie, les cigales se mettent à chanter, car le soleil, haut et éclatant, vient les raviver. Le feuillage d’un chêne lui fait ombrage, et ses rêves de musique, de liberté, et de vie vécue uniquement pour elle seule se réalisent, à l’abri, dans sa tête. Elle devient une fille bien née, cultivée et savante, maniant la viole avec tout l’art qu’il convient d’avoir. Mais soudain, un grondement fait taire les cigales. La terre en tremble presque. La nature retient son souffle autour d’elle, mais non, l’enfant est toujours endormie. Ses rêves n’ont en rien été perturbés par la venue, au loin, très loin, d’énormes nuages noirs, porteurs de tempête. Mais leur distance les rend presque inexistant, ici, dans la clairière. Le soleil joue encore avec les fils roux de ses cheveux, et caresse sa peau claire de ses rayons mielleux. Un second grondement, mais pas plus d’inquiétude, car la beauté du visage de la jeune fille est à faire pâlir, ses traits fins, son air innocent et poupon. Comme une princesse déguisée en souillon, sa vêture, même pauvre, lui va parfaitement, comme si l’étoffe était cousue à même sa peau. C’est une poupée de chair, une porcelaine de sang, palpitante dans cet écrin de verdure. Comme un joyau qui serait tombé là , échappé de la couronne d’un créateur inattentif. Elle s’étend, toute encore dans son sommeil, et la brise vient caresser son visage. L’orage gronde encore mais peu importe, car ses charmes restent là , étendus, sereins, apaisés du quotidien. Les grondements se rapprochent, mais rien n’a encore bougé. La ville s’affaire, inconsciente du déluge qui arrive.
Soudain, les nuages sont là , envahisseurs célestes chargés de souffre et de feu. Leur grondement réveille l’enfant, et chacun lève les yeux vers la voûte du ciel, qui dirait-on, à trop gronder, va craquer. Le ciel hurle sa colère, et le vent vient l’y aider. Il souffle et emporte les épices, les draps, les sourires des enfants qui se fondent en d’inquiets regards.
Puis, voila enfin l’instant. Le ciel se déchire et les gouttes tombent en torrents sur les terres, emportées par le vent dans d’étranges tourbillons. Le ciel est assombri par cette apocalypse, si fait que l’on se presse à se barricader en sa demeure. Mais l’enfant, elle est dehors, et autour d’elle, dans le déluge, les éclairs viennent zébrer le ciel, les hurlements du vent l’assaillent, elle semble tomber cent fois, et sa vêture se souille de boue et d’eau. Ses longs cheveux se font cascade sombre. Ses yeux, même affolés, ne changent rien à sa splendeur, à laquelle l’urgence apporte un air de tragédie. La terre tremble, le ciel gronde, comme si tous les enfers se déchaînaient, les chiens hurlent à la morts et des enfants pleurent, abrités sous un étal abandonné là par un marchant, qui n’aura pas eu le temps de sauver ses biens. Dans les champs, on court, on crie, car il faut rentrer les récoltes avant que l’eau ne gâte tout. Et le foudre se rapproche, marteau effrayant qui tombe du ciel et brûle la terre. Le tonnerre n’a de cesse que d’hurler, comme pour effrayer la ville, qui se replie sur elle-même comme elle le peut.
L’enfant, elle, reprend sa course folle, trempée, salie, comme poursuivie par un dieu rageur. Le ciel noir la couvre, et bien qu’aveuglée par les torrents qui dévalent le ciel, elle parvient à une grotte, creusée dans la montagne. Son souffle se soulève au rythme des éclairs qui raturent le ciel. Celui-ci a troqué son bleu d’azur contre le bleu sombre et la houle d’une mer folle. Ici, elle s’assied en tailleur, et, se sachant à l’abri, fixe la fureur des cieux de ses grands yeux verts.
Et tout recommence. Le ciel bascule.







