lundi 28 mai 2007

Albedo & Nidegro











Si le Dieu est un chant, la Déesse est un cri



Une nuit, un souffle et un tambour.
Conte d’Os.




Il y eu une nuit. Une nuit pleine et étoilée. Bleue comme jamais ne sont les nuits, à part celles que, dit-on, on voit lorsque l’on se perd. Un voile se déchire, comme si le brouillard s’était levé, emportant avec lui l’illusion du noir, dévoilant le velours du bleu. Se perdre, c’est passer les portes où le corps tremble, et l’esprit peut-être aussi, où l’âme pousse loin à l’intérieur. C’est cesser d’être un flux, cesser d’être marrée montante, se lasser de sa propre eau et s’assécher, à en croire mourir. C’est cela se perdre. Et ce vertige, ce frisson que l’on ressent lorsqu’on se perd peut arriver à tout moment. Une vision, un toucher, un baiser, un regard, un geste, la force d’un symbole, le serment d’un geis, la porte d’un nemeton. C’est la brisure de l’espace autour de nous, comme l’éclat de notre égo qui nous échappe.
Il y eu un souffle, sous le velours de la nuit. Une course sereine et fluide du vent dans l’air, des tracés invisibles pour ceux qui ne savent pas voir. Pour ce qui ont oublié comment chante le vent. Et ce souffle vint sur ma peau, me faire frissonner, en regarder les arbres se plier doucement, comme l’on se plie dans l’acceptation d’une caresse, ou d’une soumission. Connaître un souffle, c’est connaître une destination, un message, un expéditeur. Les trois sont liés, et quand bien même n’en connaître qu’un, c’est s’approcher des seconds. Connaître un souffle, c’est s’y soumettre, c’est l’accepter en soi, s’offrir à sa morsure, en connaissant le prix. Accepter un souffle c’est lui laisser notre odeur. C’est laisser un message.
Il y eu un tambour, comme une pulsation au cœur de la bleue nuit, soutenu par le souffle du vent. Une note grave et sourde, bondissante, vibrante de ferveur, sur une peau tendue comme l’arc du monde, axiale. Un tambour de force, de vigueur, de transe et de danse sans répit. Le rythme est un défi, toujours. Il est l’échec de se laisser noyer par lui, et l’accomplissement de passer au dessus de lui, de voyager sur son dos, de le laisser nous prendre, nous serrer le cœur et la gorge, et d’un coup, ruant, de nous porter loin. Le rythme nous rend oublieux de nos corps et de nos servitudes, de nos erreurs et de nos égarements. Le rythme est un pari, une moue dépitée, défiante. Le rythme est arrogant.




Il y eu une nuit, il y eu un souffle, il y eu un tambour, sous le regard plein de la lune. La forêt s’étendait tout autour, vibrante comme un cœur, prête à vaciller, à accepter la morsure, à laisser entrer la nuit. Ses habitants étaient là, lovés en son sein, ou caché, pour la plupart, effrayé des esprits qui dansaient, animaux, et des lueurs rougeâtres, au loin. En ces nuits, chacun sait que s’aventurer trop loin, c’est perdre son âme, où peut-être la trouver. Mais qui, parmi le règne animal, eut été assez fou pour risquer sa demi nature ? Sa moitié d’âme ? Personne. Alors les animaux restaient terrés, tapis sous les ombres, donnant sourde oreille aux arbres. Mais les arbres, eux, exhortaient la forêt d’entrer en marche. De se jeter dans la danse, de suivre le tambour, de danser avec le souffle, de boire la nuit. Et cette envie, ce désir ardent de se mouvoir, pour eux, prisonnier de terre, étant si intense qu’il coulait dans toute la plaine. Comme du mercure dans des veines, un ichor électrique qui poussait à l’oubli du corps et l’ivresse de l’âme. Alors ils sortirent. Lentement, avec majesté, car de tout temps, le pas prévaut sur la raison, et la destination. Les arbres se courbèrent pour caresser leurs visages lunaires et leurs cheveux de lianes. Les pommettes hautes, les yeux comme des fentes sur le visage, et des bouches, comme des pommes, rouges et pleines, le Petit Peuple de Swelow, qui vivait en cette grande Forêt, sortit de ses demeures de mousses et de branchages. Ils passèrent le vertige du Nemeton, puisque, ce soir là, c’était des mortels qui faisaient fête en mortalité. Et que, en toute connaissance de cause, chacun d’eux tenait ce rythme là pour appartenant à Féerie, le faire résonner était comme un appel. Alors ils acceptèrent la nuit, et la forêt trembla. Dès lors, les branches s’agitèrent, laissant furtivement passer des rayons de lune, qui, lorsqu’ils les éclairaient, laissaient paraître leurs tenues, car, presque aussi grands que les humains, les Swelows, (ainsi on les nommait), n’avait pas l’impudeur de paraître vêtus de seuls nuages devant leurs cadets. Une question que se disputaient l’honneur et la morgue, ces êtres là rebéquant toujours à devoir céder une chose à l’humanité. Alors, comme ils étaient la forêt, la forêt s’était pour eux faite parure, sublime vêture végétale. Les herbes s’étaient tissées en pourpoints et en redingotes pour les hommes, portant boutons d’or aux manches et lys au col, et des trompettes de la mort au chapeau. Et pour les Dames, les mousses les plus belles, en cascades, soutenues par des branches souples pour donner de l’ampleur aux grands vertugadins. Des myosotis en broches et des baies de pin de serpent autour des cous. Pour tous, des cheveux verts, fins comme les plus jeunes lianes, noués. Les Swelows avancèrent, certains se tenant par la main, la plupart seuls, jusqu’à la clairière centrale, où se trouvait une des portes allant vers leur Nemeton, mais par laquelle ils n’avaient pas voulu sortir, ne cédant rien au jeu des humains, qui, semblait-il, connaissaient si bien leurs règles, et préparant leur entrée. Les animaux s’enfuirent, tous, dès qu’ils entendirent le fin glissement entre le monde qui signale l’arrivée des hôtes de la forêt, car s’ils sont beaux, ils sont aussi létaux comme l’Amanite, ces empoisonneurs, et leur peau, si claire, presque blanche, et éclatante, est une promesse de mort pour quiconque les touche.


Mais ce soir, les habitants des bois savaient que le temps n’était pas à la bataille, mais au rite. Chacun replia ses épines et ôta son poison du mieux qu’il pu. Car la colère des humains, bien qu’ils soient mortels, lorsqu’ils connaissent la magie que les Dieux leur ont offerte, et aussi celle de Féerie, est un grand danger. Les Swelows étaient venus en toute sincérité, car de façon sincère ils étaient appelés. Les humains avaient laissé un message dans le souffle du vent ; « Abjurez les barrières, frères, sœurs, et marchez en ombre, avec nous ». Pour cette nuit, pour ce rite ancien, d’habitude célébré dans le secret du Nemeton, les Cœurs de Diable, comme on les appelait pour leurs piquants et leurs poisons cachés, abjurèrent les barrières, et vinrent au côté des humains.


Les humains étaient sept. Quatre hommes et Trois femmes, parés des étoffes humaines, que l’on ne connaît pas en féerie, de satin, de velours, de voilages, de dentelle pour les dames, de perles et de bijoux, d’argent uniquement. Ils entouraient un grand feu, dans l’immense clairière, çà et là des obsidiennes et des cristaux à leurs pieds, pour désigner l’équilibre, la balance des énergies. Et des jonquilles séchées, disposées à l’extérieur du cercle, preuve que les lois de Féerie étaient leurs, aussi. Alors les Cœur de Diable, comme des silences, sans même déranger les hommes, ramassèrent chacun une jonquille, et entrèrent dans le cercle, qui s’agrandit pour les accueillir, autour du feu. L’éclat de la flamme trembla, comme si il ployait sous le mélange des races, mais ne s’éteignit pas, restant haut, et dégageant une chaleur enjôleuse, accompagnée de l’odeur des herbes et des plantes jetées dans les braises. L’homme au tambour releva à peine la tête, sur ses lèvres passant un sourire, et, rejetant en arrière ses tresses rousses, arriva au sommet de son rythme et décida de le rompre, et d’en entamer un nouveau. Car tous le temps que les Swelows s’étaient coulés vers le cercle, le tambour était monté en intensité, lui demandant plus de force, plus de vitesse, pour ne rien perdre au charme qui attirait les fées. Il avait chanté le jeu, l’appel.


Son second rythme fut plus lent, comme des vagues sur un rivage, un flux, et un reflux permanent. Pour ceux qui ont quelques sciences Filidh, c’était un appel au chant, à la transe lente, nocturne, placide, puis extatique. Les humains murmurèrent, puis chantèrent, chacun à leur tour, et tous ensembles, dans leurs langues étranges, pétries autant par eux que par les âges, si nuancées, si tranchées pour chaque choses. Leurs chants montèrent dans l’air comme des serpents louvoyant, traçant les contours d’un immense cône surplombant le cercle, se fondant à son sommet. Ils célébrèrent l’ordre, la roue du ciel, le cycle des marées, l’écoulement des rivières, le vent et les nuages, la pluie, si peu ponctuelle, et le soleil, astre de rigueur. Les fées se mêlèrent à leur chant, avec leur langue serpentine et rocailleuse à la fois. Les mains se joignirent, alors le cercle fut vraiment prêt. Le feu redoubla de vigueur, et les vents semblèrent se joindre au somment du cône, comme le faisaient les voix. Le chant parla de destin, de justice implacable, d’amour, d’aide, de création, de conception. Horus, Cernunos, Lugh, Dagda, par tous ces noms ils appelèrent le Dieu. Le Cornu, Roi Chêne et Roi Houx, énergie primordiale et soleil étincelant. « Lugos, seigneur de lumière, contrainte et présent, amour et foi, père des ordres, des frontières et des liens de soutaine, toi que l’on nomme aussi Teutates, seigneur du clan, Nodens, faiseur de nuages et pourvoyeur de richesses, viens à nous. » Et alors, dans l’harmonie des voix, dans le souffle du vent, dans la fumée du feu, se dessina peu à peu le contour d’un cerf, immense, diamantin, immaculé, porté d’immenses bois. Ils ouvrirent les yeux, ayant vu bien avant l’apparition, et, au sommet de leur transe, ils embrasèrent le Dieu pour ne plus former qu’un avec l’ordre et la création. Puis le tambour, sec, cassant, sonna trois coups, pour briser l’instant au plus haut, car le sommet atteint ne doit avoir d’égal que sa chute. Puis, c’est un Swelow qui prit le tambour, que lui tendis le Fili humain, sentant la science, le savoir qui donne le pouvoir de mener les rites, le contraire étant mensonge. Le Fili fée se saisit donc du tambour, et, prenant son inspiration, joua.


Les notes rebondirent, puissantes, animales. Mais surtout endiablées. Le cercle se leva, et, saisit par la musique, commença à onduler, suivant ce flot impétueux. La fée ne se contentait pas de jouer avec ses mains, et peut-être en cela surpassait-il l’humain, car son âme frappait la peau, comme un prolongement de son corps. Il tendit un bras, menant son rythme d’une seule main, et d’épaisses lianes vinrent s’enrouler autour de l’instrument, le soutenant lorsqu’il se leva lui aussi, pour tenir le tambour à hauteur. Alors, il effectua un roulement, puis ralentis son rythme, roula, roula encore les sons comme des tonneaux de vagues, comme des petites tornades, comme un arbre, enroulé dans sa cuirasse d’écorce. Un grand coup résonna, et le rythme s’inversa, bondit, rua, dans une accélération folle, et le cercle, qui déjà dansait, devint autre, brisant la frontière, se joignant au Nemeton. Et en ceci, l’union des fées et des humains ouvrit une seconde brèche dans la clairière, une porte de mélange, qui ne mènerait que vers ce lieu où tous, ils avaient célébré l’ancien rite. Une faille. Un interstice. Un ouvroir. Le feu diminua, et l’ombre vint souffler, comme elle sait le faire. Il étaient là, leur vêture changées, comme elle aussi disparue, presque nus sous la force du vent, et ils incantaient ensembles. « Hecate, toi la mère, toi l’ombre et la tempête, mère des envoûtements et des os, des charmes et des sangs, des unions et des carnages, toi que l’on nomme aussi Cathubodva, Raven, sombre guerrière et Dame Corbeau, Rigantona, Haute Reine, viens à nous ». Alors, une autre nuit fit son entrée, et elle chassa, celle, bleue, qui les avait accueillie à présent. Ils dansèrent encore, le tambour accéléré par le Fili, comme des bêtes, quasiment fous, emportés par la démence qui les poussait à retenir plus longtemps leurs voix. Et lorsque le tambour mena le rythme à sa presque fin, à son épuisement, ils hurlèrent, ensembles, d’un cri long et perçant qui ébranla la nuit devenue noir, et la forêt qui s’était tue. Et alors, passa dans le ciel une corneille, immense, toute d’ombre façonnée, qui les couva de ses yeux fous, avant de ruer et de fendre les nuages vers la ruine du monde.



Ils tombèrent, tous, pétrifiés sous ce regard noir, comme peut l’être le noir, et errèrent pendant quelques minutes dans des îlots de conscience d’où on ne peut revenir que changé. Certains, parmi les fées et les humains restèrent de pierre, d’autres revinrent. Indubitablement changés. Comme étrangers au monde, d’avoir regardé en face la sombre mère.




A celle qui se souvient peut-être d'un jour m'avoir dit cette toute première phrase.



mardi 22 mai 2007

A moi.












Echo.

On dit que les gens heureux n’ont plus grand-chose à écrire,
Cela est faux, il leur faut juste ne jamais prendre l’habitude de ce bonheur
Sinon, que serait-il ?
Il faut alors arriver à dégager un surplus de ce temps,
A créer des brèches dans les horloges,
Continuer à remplir carnets et brouillons.
L’été est à nos portes, et d’ores et déjà je sais bien ce que je ne veux plus
Je ne veux plus d’amour souffreteux, haineux et possessif,
Plus d’assassinat lent pour ne pas pouvoir le combler.
Fait de cela, Je veux garder avec moi les sèves,
De toute couleur et de toutes sortes,
Qui font encore bourgeonner nos branchages.
Je veux encore perdre mon regard aux horizons qui s’emmêlent,
Avec la sérénité et l’assurance que j’ai gagné.
Je veux m’étendre nu encor’
Nu, et sentir sur ma peau un regard qui ne s’étonne ni ne se gêne.
Sentir le frisson des projets nouveaux qui vont s’échouer sur mes berges
Et m’investir à en abîmer mes mains,
Puisque c’est le prix.
Puisque prix il y a pour tout, j’ai appris à l’estimer,
A le payer et à le refuser aussi.
Je ne presse rien, je sais que ce rythme portera haut,
Je sais que ce rythme résonne sous terre
Et que sous terre il meurt, fin de l’écho.



mercredi 9 mai 2007

Run On.



Il y a du Jazz dans l’air. Un air de piano, un Fa dièse suivit d’un Sol joués-sautés. Un peu de rebond, une petite batterie et quelques notes de guitare. Il faudra aussi parler de Dieu, parce que ce Jazz là, c’est Dieu. Dieu avec sa vieille tronche de black aux cheveux blancs, avec une paire de lunette aussi noire que la nuit, luisante sous la lumière de la lune. Un costume taillé sur mesure, les anges s’affairent, il faut finir les coutures avant la fin de l’intro. Et voila Dieu qui se lève et entame un déhanché terrible, tout en claquant des doigts. Dieu il swing, il à ça dans l’sang, Dieu. Il vient d’Alabama, il a connu les Negro spirituals, il a connu le travail dans les champs, et il a inventé le Jazz, Dieu. Il a dit que l’oppression n’était que celle du corps, et que l’esprit était libre. Il a dit que les yeux pouvaient voir, et c’est bien pour ça qu’en dessous de ses lunettes il est aveugle. Il a dit que la vie était aussi nuancée que ses chaussures de dandy, mi blanches, mi noires. Il a fait comprendre la patience, et comme disait une certaine Dame, la maîtrise c’est neuf fois la patience. God Almighty, c’est lui, et il ne lance pas plus d’éclair que toi ou moi. C’est lui qui vient nous chanter un vieux blues parfois pour nous dire que la maîtrise, ça n’est pas briser les routes pour couper à travers champ. C’est savoir faire sienne la route. Et c’est ça, le Jazz. C’est ça qui rebondit, c’est ça qui fait que tu danses sans même le voir. Dieu ne parle plus d’esclavage, il sait aujourd’hui que les blacks n’ont plus tant à le craindre. Il a aussi lâché le commerce triangulaire, et poussé un ouf de soulagement en posant le dossier dans les archives célestes. Il garde encore celui de l’apartheid, on n’apprend pas au vieux bouc à faire la grimace. Puis y’a le racisme. Le gros classeur rouge sur un coin du bureau. Mais pour l’instant, Dieu il n’a pas que ça à faire. Parce qu’il n’y aurait pas de God Almighty si ce Dieu là c’était le vieux barbu chiant et gâteux des Européens. Les occidentaux, avec leur vieux théurge croulant, ont tout oublié de la musique d’église. Y’a jamais eu plus transcendantal qu’un bon gospel, et rien de plus chiant qu’un Ave Maria. Ils n’ont rien compris, ces blancs, avec leur abnégation. Quand on va dans leurs églises, Dieu n’est pas Amour, il est Contrainte. Dieu est chiant. Pas celui là. Celui là il fait du Jazz.