- Silence -
Il exsude un venin goudronneux par tous les pores de sa peau. De lame, son sourire s'est fait brisure, ses yeux sont éteins et morts, et ses cheveux se sont fait filasses. Qu'il était fier, le protégé des souffles, celui que la dernière dame venait veiller. Et il n'est maintenant que silhouette déchirée, brouillée à travers même l'air. Il est comme une image vieillie de lui même, c'est un sépia déroutant. A le voir, on penserait qu'il va tomber, finir de s'ébranler et disparaître sous nos yeux, comme une ruine qui ne tient plus. Les attaches au monde on ceci de singulier qu'elles peuvent disparaître, bien avant, ou parfois bien après la mort. Lâchera-t-il prise, pour s'en aller flotter, prit au piège entre l'ici et l'ailleurs?
Ou alors, faut-il regarder autre part? Faut il deviner la flamme qui ronge le regard, qui le dévaste encore, le reste de folie dans la tournure des lèvres, faut il encore voir les promesses au monde tatouées sur son corps, les anciens sceaux marqués profond dans la chair. Il n'y a pas de diminution que nous ne choisissions, le moindre est un refuge, un replis, une excursion dans un quotidien où l'on se tapis, où, fatigué, on peut errer au gré de nos questions. Et qui n'a pas aimé se sentir réduire, revenir à rien, enlever auras et glamour autour de soi, et, tout illusions dissipées, se laisser dormir à l'ombre? Peut-être que l'entier ne se trouve que dans la diminution.
Quant à lui, il attend son heure, avec patience, et sourire de coin. L'heure de renaître au monde, de relever les danses, de rentrer dans les jeux. Car plus que tout, sa vie est jeu, de chute et de victoires, d'appartenance et de départs.
- Croche -
Je m'imagine très bien la scène. Elle pourrait, dans une maison en pierre du bordelais et aux rideaux épais et rouges clairs, commencer par :
"Bonjour, je m'appelle Thomas. Lorsque j'avais 5 ans, après la naissance de ma soeur, mes parents ont déménagés dans votre village de Lamothe Montravel. Nous avons habité dans cette maison, que vous voyez par votre fenêtre, donnant sur la route, sans jardin, un peu étroite, un peu sombre, condamnée à n'être que provisoire. C'est ainsi que j'ai connus votre père. J'étais enfant, et, cet homme, dont le visage me revient parfois, long, flûté, plus larges aux tempes, avec des yeux marrons dilués de vert sombre, des cheveux blancs cachés sous un béret, m'a appris bien des choses. Il m'a accueilli dans son jardin, tous les jours après l'école, pour me faire ramasser les légumes, jouer avec les lapins, apprivoiser la nature et surtout pour me raconter des histoires et des contes pendant des heures. Et je le suivais, guilleret, avec mes bouclettes noires qui flottaient derrière mon visage souriant, à travers son jardin ou parfois, mais plus rarement, sa maison. Ce jardin m'apparaît comme un monde. Peut être à cause de l'enfance, qui nous fait voir un monde dans chaque chose devant nous, à notre échelle. Je ne vois plus la clôture rouillée, je ne vois que les carottes, les pieds de tomates, les laitues et les lapins. Je ne vois plus que ce petit animal trouvé mort, un soir, et que cet oiseau mystérieux, atterrit près de nous. Et plus que tout, je me souviens que cet homme, votre père, ne m'a jamais appelé par mon prénom. Il m'a toujours prénommé Papillon. Viens là, Papillon. Regarde, Papillon. Ecoute, Papillon. Ne pleure pas Papillon, ça s'appelle la mort. Papillon, cours vite, ta maman t'appelle. Je ne sais ni ne saurai jamais qui était votre père, ni quel grand homme ce fut. Je ne saurai sûrement jamais qui j'étais à cet instant de ma vie, mais je sais que cet homme, que sa mémoire, demeure. Et si tous l'ont oubliés, alors sa mémoire ne s'évanouira qu'avec mon dernier regard sur le monde, comme un Papillon rattrapé par l'aurore."
- Noire -
Ces dernières nuits, j'ai pris des trains, j'ai passé des portes. Voilà deux soirs que je recommence à faire le passeur, alors qu'il y avait bien longtemps que ça ne m'était pas arrivé. Peut-être est-ce Samhain qui approche. En tout cas, il est sur que ces portes ne se passent pas sans ambages. Chacun d'elle m'a posé des difficultés, des épreuves. Une sorte d'ordalie imposée par chaque passage. Et cette fois, personne. Cette année personne, aucune présence à l'entrée des Seuils, pas de fourrées qui ricanent, pas d'ombre qui s'interposent. Juste un vide et une solitude glissante qui me ramènent encore à des questions. Des regrets et des mélancolies qui ne trouveront pas de réponse.
La dernière Dame ne couvre plus mes pas, elle me l'a dit il y a déjà quelques temps. Je me demande bien à laquelle des trois je serai jeté en pâture cette année. Jusqu'à ce temps, ce nouveau cycle, j'attend un Samhain que je crois déjà passé. Je n'ai plus peur de lui depuis longtemps, j'attends juste qu'il m'avale.
- Blanche -