jeudi 24 avril 2008
Gold Lion - Yeah Yeah Yeahs
Par Adrail, jeudi 24 avril 2008 à 19:12 :: Labyrinthe des mots
Assis sur les dernières marches du ghât, face au Gange, un vieil Indien regardait le soleil se coucher. Il y avait dans l'air un frémissement palpable, comme si chaque chose et chaque être vivant retenait son souffle en sentant, inexorablement, la lente chute du soleil pour l'autre côté du monde. L'eau était calme, peu troublée, bien qu'elle ne soit pas claire du tout. Le vieil homme se tenait là, assis, et enroulé dans son dhoti ocre il semblait attendre quelque chose. Il n'y a rien de plus étrange à contempler que les yeux d'un vieil homme, car ils ne se cachent pas derrière une quelconque peinture, et n'ajoutent ni couleur ni crayon aux marquent que laissent les années. En regardant ces yeux là, on croirait à deux forteresses, criblée de remparts et de coursives, construites autour de deux brillances. Des reliquats d'enfance, de malice, des miroirs dans lesquels se regarder sans apparences, puisque l'on sait que le poids des âges n'a rien à faire du numéro de l'égo. C'était un tel regard que le vieillard renfermait sous ses paupières brunes, plissées, fermées. Mais le temps n'était pas encore venu, et il attendait toujours, immobile, un pied penché vers le courant, laissant glisser, sous lui, l'éternité de l'eau du Gange.
Un enfant apparu, et vînt s'asseoir près du vieillard. Celui-ci ouvrit enfin le regard, pour découvrir un petit Européen, au nez surmonté de lunettes. Le garçon répondit à la question du vieil homme qui souhaitait connaître son prénom, et lui apprit qu'il s'appelait Tarun. Et ce simple prénom suffit, en plus de l'hindî approximatif parlé par l'enfant, pour que le vieil homme comprenne et lui parle en Tamoul. Aussitôt l'enfant s'emballa, expliquant un pourquoi et un comment très clairs, à la façon rapide et saccadée des occidentaux. Sous un hochement de tête, le vieil homme jeta un oeil à l'enfant. Des cheveux sombres et ondulés rognaient une grande partie de son front, et se perdaient dans sa nuque. Il avait un nez plutôt menu, une bouche expressive et de grands yeux noirs. Pas plus de 8 ans, se dit le vieil Indien. Il pensa qu'il devait faire partie de ses enfants d'immigrés occidentaux installés vers les comptoirs de Madras ou de Pondichéry. La suite ne démentit pas les suppositions du vieil homme, et bien vite, il sut tout de la courte vie de Tarun, qui possédait un grand sens de la conversation. Demandant une histoire, l'enfant descendit d'une marche, de façon à se placer en dessous du conteur, tout près de l'eau, dans laquelle il laissa traîner sa main.
Se raclant la gorge, le vieil homme ne conta rien. Pas une traître histoire, pas le moindre prince, pas de sultan, pas de fille à sauver sur fond d'empire Gupta, pas de bataille navale sanglante sur les eaux du Gange. A la place, le vieil homme se mit à chanter, d'une voix profonde et éraillée. Le regard fixé vers l'eau, il délivrait son chant, en Hindî, que Tarun peinait à comprendre. En écoutant attentivement, une histoire lui parvint, ou plutôt un poème. Et dans son chant, le vieillard parlait du refus de savoir, de la douceur de l'oublis. Il chantait le tour idiot des vies humaines lorsque la connaissance que l'on a autrefois voulue et désirée violemment n'est plus qu'un poids, lorsqu'on l'on souhaiterai revenir en arrière, marcher sur un passé déjà déroulé pour s'y endormir, comme dans un rêve. Il chantait les vies des hommes, bêtes et rapides, leurs combats et leurs victoires sous la pesanteur des jours. Enfin, la foi, l'espoir, et la douce ivresse des jours qui passent. L'enfant lui signifia qu'il n'y comprenait rien, et l'Indien lui répondit qu'il ne portait pas ce prénom pour rien, ce que l'enfant ne compris que bien plus tard, lorsqu'on lui expliqua que Tarun se traduisait par "jeune". Le mois de Vaisakha venait à peine de commencer et plongeait le vieil homme dans une douce torpeur. Les jours s'écoulaient devant le Gange, impassible, et il y avait un parfum étrange dans l'air. Comme celui d'un siècle qui doucement se brise, d'une boucle qui se referme en silence. Et dans ce mois de fin d'Avril, c'était un sentiment qui précédait au changement, à la nouveauté, au départ.




