mardi 13 mai 2008

San Francisco

Devant mon lit, la fenêtre est ouverte. Ouvert sur la nuit, un pan de mur déchiré par lequel s'engouffre l'air du soir. Il fait assez froid pour se blottir sous la couette et conjurer la nudité, mais, habillé, on peut s'étendre sur le lit et renverser sa tête pour se loger dans le ciel. Voir défiler les nuages, en devinant les étoiles que la ville cache. Je me revois à ma Sablière, cet endroit que je me représente encore comme le bonheur, étendu sur ma couette, en dessous de ma fenêtre, dans la pente du toit, en train de fumer et de regarder les constellations.

Après un mois sans cours, je peux presque affirmer que si le choix m'était donné, je n'y retournerai plus. Mais voilà, il le faut, ce diplôme, il la faut, cette reconnaissance. Ce salut de la tête de la société qui nous indique qu'à présent, oui, on peut se jeter dans ses rets. Je sors de cette année en ayant l'impression d'avoir accumulé la fatigue d'une vie. Pas par travail ou par horaires, non, mais parce que qu'il y a de plus mauvais dans les petites communautés fermées. Les ragots, les rumeurs, les guerres, les haines, les regards, les apparences, les parades. Je croule de voir que je me suis prêté à ce jeu malsain et que plus encore, je l'ai parfois adoré. J'en ressors avec une communauté, une vraie, toute petite, faite de personnes qui me suivront encore pour un bon morceau de chemin, et pour qui le ragot n'a pas valeur de satiété. Je garde juste ces quelques personnes dans le coin de mon esprit où restent ceux qui importent, ceux dont les rires sont des satisfactions entières, et dont la présence, c'est sur, est une satiété. Je préfère oublier tout ce qui n'a finit que trop mal et par trop de recours bas.

Je pense à cet été, à mon sac, à la route devant moi et au grand pas dans la solitude. J'en attend tellement. J'en attend la force de résister à toute cette misère si jamais elle m'enjoint à nouveau de la suivre, j'en attend une reconnaissance, de moi à moi, un regard différent, des yeux un peu plus vieux, un appareil rempli et des moments pour combler le froid de l'hiver. Je me souviens encore, comme si c'était hier, des nuits sur le toit de la Sablière.

samedi 3 mai 2008

Orion - Rodrigo y Gabriela






Je prépare, je planifie, je m'affaire. Il y a tant à faire, mais je ne peux m'empêcher de me poser par instant pour envisager les choses. Le voyage, ce voyage, qui s'annonce, est définitivement toujours un coup de tête. Une destination, un contexte, une aventure, et un grand pas en avant vers cet inconnu qui fait frissonner. Mais surtout, cette poussée d'adrénaline, lorsque l'on trouve enfin l'endroit, ou les endroits, vers lesquels on s'embarque. Ce respiration qui se bloque, cet air qui manque, et ce souffle, qui revient enfin, dans lequel il y a un eurêka. On sait comment, on sait pourquoi, on se décide en un instant puisque tout est simple et que tout semble apparaître. Puis lorsque vient le moment de partir, de faire un pas premier qui nous envole déjà loin, tout disparaît. On rentre dans la nuit, une nuit délirante et défilante, qui ne passera que trop vite. C'est cette nuit qui forme le voyage, ce retour à soi, cet envol vers le plus profond de ce que l'on est, alors que plus rien n'est autour pour nous le rappeler. Et justement. Reste ce souvenir impérissable des moments passés, de ceux qui sont là, malgré les ans, des colonnes, des piliers.

Avant de voyager, on jette un dernier coup d'oeil. On se retourne, pour avoir une conscience complète de ce que l'on laisse derrière soi, de la chaise vide que n'importe qui pourra nous prendre. Au risque de perdre sa place, on ajoute une peur tenace. Cette peur, c'est la conscience de la valeur de notre vie. C'est la réalisation subite du bonheur. Définitivement, et c'est encore une leçon que l'hiver m'a donnée, le bonheur n'est pas celui que l'on pense, ni celui que l'on s'invente. Le bonheur n'est pas les faux semblants, les jeux de scène ou la lumière d'un projecteur. Le bonheur, c'est celui que l'on ressent, qui s'impose, qui ne laisse pas de place au reste. Le bonheur est peut-être un égoïsme, mais il n'a jamais été si bon d'être égoïste qu'heureux. Il fait si bon ne penser à rien, se laisser couler dans cette masse qui nous prend et nous entoure.

Alors ce voyage, je le prépare. Je prends conscience de mon bonheur, et du fait que l'on ne laisse rien que pour trouver autre chose. Et souvent, lorsqu'on sait écouter, on trouve ce que l'on cherchait depuis si longtemps. On comble ce vide qui nous ronge la nuit, dans la pénombre, devant l'écran de l'ordinateur. On recommence à vivre, puisqu'il n'y a que ça à faire, mais on se souvient, petit à petit, de ce que cela fait d'être soi. On se prépare puisqu'il ne faudra pas plier, puisqu'on ne pourra pas flancher pendant ce chemin là. Il faudra tout voir, tout supporter, sans rien n'être d'autre que soi. Tout cela pour au final l'être encore plus.