vendredi 31 octobre 2008

A maze - Picture Shop

Lorsque j'annonçais à Antoine que je voyais quelqu'un d'autre que lui, malgré nos discussions, je craignais sa réaction. Je n'avais vu Gabriel qu'une fois, passé qu'une nuit en sa compagnie, mais je devinais avec plaisir qu'il y en aurait d'autres, et que j'en voudrai d'autres. Je choisissais de respecter Antoine, comme j'avais choisi de respecter Eudes quelques mois auparavant, et de me livrer à lui. Je me glissais dans le lit où il dormait déjà, et, l'embrassant dans la nuit, lui confiait que je voulais lui parler. Il se tourna vers moi, m'écouta, et me répondit que c'était bien, et qu'il me faudrait lui faire rencontrer ce garçon. Me tombait dessus tout ce que je vivais depuis plusieurs semaines, ce tourbillon insensé qu'était devenu Lyon. Jamais jusqu'alors je n'aurai pensé vivre dans une telle liberté.

Je confiais à Antoine que j'étais heureux de sa réaction, et que je n'aurai jamais rien tenté avec Gabe si je n'avais pas eu cet espace que nous avions choisi de nous laisser. Il me répondit qu'il s'effacerai, s'il le fallait, car rien ne serait sérieux entres nous, et que je ne devais pas gâcher une histoire pour la nôtre. Dès que j'entendis ces mots sortir de sa bouche, je les détestais. Je les trouvaient idiots, pour ce qu'ils étaient un désenchantement, une froideur jetée sur notre rencontre, qui l'empêcherait de grandir tout en me privant de toute autre histoire. Je me tournais, désabusé, puis le questionnais : pourquoi rien de sérieux?

Je compris que peut-être, cette idée de possibles infinis qui avait germée dans l'esprit d'Antoine, n'étaient que des mots lancés en l'air. Pour moi, ils étaient ceux que j'attendais depuis longtemps, une clé dont j'aurais pré-conçu la forme, mais pas réussi à forger.

Je raccrochais le téléphone dans un mélange de sentiments. Antoine venait de me proposer de partir passer le week-end à Dieulefit, chez ses grands-parents, avec lui. Je ne savais pas quoi penser de cette proposition, mais j'étais sur d'une chose, elle prouvait que rien n'avait cessé. Je repensais aux lignes que j'avais écrites deux jours plus tôt, j'hésitais entre me sentir honteusement bête ou faire table rase de mes travers, en jouant sur l'humour. Ainsi j'étais encore prisonnier de mes tempêtes intérieures, de mes retournements de boyaux constants. J'aurai voulu apprendre à ne plus m'abîmer de la sorte, à ne plus m'épuiser sans cesse avec des anticipations vaines. L'obsession que j'avais des choses les tirait jusqu'à mon sommeil.

Je décidais de laisser le temps aux choses, et de continuer à vivre entre mes hommes, boyaux ou pas boyaux.

mercredi 22 octobre 2008

Nicolas Cante - En Sourdine


Je me retrouvais seul avec Gabe sur la terrasse, accoudé au balcon, en train de profiter de l'incroyable vue de son appartement sur la Part-Dieu et l'auditorium de Lyon. Si la Part-Dieu dégageait des souvenirs désagréables de masses compactes de personnes hystériques, l'auditorium me laissait un souvenir un peu flottant, mais néanmoins confortable. J'avais été y écouter, l'année passée, des compositeurs espagnols de musique classique. En ce temps là, j'étais en couple avec Thibaud, qui me souriait depuis l'autre côté de la salle. Ce fut peut-être mon expérience la plus intense du couple monogame, dans sa possessivité, son exclusivité, sa jalousie et aussi sa passion. J'avais un sourire nostalgique en considérant comme les choses étaient différentes à présent, et je me tournais vers Gabriel pour lui demander, au beau milieu d'un blanc, s'il voulait dormir avec moi pour ce soir là.

Cette demande fut bouleversante, pour ce que je ne me souvenais pas d'avoir jamais élancé mon pied au devant d'un tel précipice. Et ce précipice là n'étais pas celui de la réponse, que je savais par avance positive, car nous nous étions cherchés, trouvés, perdus, considérés, épiés depuis bientôt 7 mois. Il était simplement celui de la courte angoisse de l'action, du fait d'oser signifier à ce garçon que j'avais envie de passer la nuit avec lui, de lui faire l'amour, et de dormir à ses côtés. L'adrénaline, en colorant mes joues, se déversa dans mon sang, et ce petit électrochoc était vif, pimpant et frais. Alors qu'il me répondait qu'il le voulait bien, je succombait à cet élan de vie frissonnant qui me submergeait, m'approchais, et l'embrassa. Les yeux clos, 11 étages au dessus du vide effrayant, je découvrais ses lèvres, et toute la frivolité de la liberté.


jeudi 16 octobre 2008

Monde en vitrine.


Joakim a l'air de n'avoir que 5 ou 6 ans. Pourtant, il sait exactement où il va, et ce qu'il fait. Lorsqu'il s'active, ses yeux changent, se dilatent, noircissent. Il est en proie à une conscience si forte qu'elle peine à se loger dans le corps d'un si petit garçon. Il nous guide à travers ce monde en vitrine.

L'air n'est pas respirable. Savoir pourquoi ne change rien : il est un poison qu'il vaut mieux éviter de trop côtoyer. Cependant, toutes les maisons sont pourvues de vitres, car il faut toujours avoir un oeil à l'extérieur, voir si rôde, attentif, le poison. De drôles d'aérations les ponctuent, des espèce de petits sas pourvus d'hélices qui tournent en ronronnant. Peut-être recyclent-t-elles l'air du dehors. Ce monde là est immobile, et la lourde menace qui plane partout n'empêche pas de vivre, mais elle se sent, se devine, cachée derrière les vitres, où tout semble trop paisible depuis que plus rien n'y vit.

Nous sortons. Je ne sais pas quelle est cette famille ni pourquoi elle se déplace, mais elle m'a adopté bien rapidement. Joakim conduit une sorte de petite voiture où nous rentrons tous, elle aussi totalement vitrée et pourvue d'aérations. On peut voir l'extérieur, mais personne ne regarde lorsque cet enfant là conduit. Car c'est dans ces moments que son don s'éveille, et c'est ainsi que s'explique comment cette famille là résiste encore, encerclée par l'air vicié. Son regard est partout, et déjà, on ne dirait plus un enfant. Ses petits membres se meuvent, et il faut cependant regarder au dehors pour comprendre. Joakim à le don de trouver un passage. Il se fraye dans des ruelles trop petites, passe sous des porches trop étroit, et pourtant, toujours, la voiture suit. Elle n'est plus guidée que par sa volonté, et ce regard là, immense et noir, sait passer au travers des choses.

La voiture s'immobilise et devant nous se dresse une grande maison de 4 étages. Les murs extérieurs et intérieurs ont disparus, seuls tiennent les planchers, en suspension dans l'air. C'est une grande bâtisse, et on l'imagine aisément emballée. Mais elle se dresse, nue, dépecée, dans l'air brumeux. C'est celle de ma grand mère, je la reconnais, mais tout y est chamboulé. Il semblerait que la disparition des murs ait tout dérangé, tout retourné. Des piles d'assiettes montent jusqu'au plafond, et les tasses, les verres, les bols jouent aussi à l'escalade. Les fauteuils sont retournés les uns sur les autres. Mes grands parents sont là, ils ont juste voulu éviter un tremblement de terre. Alors ils ont tout empilé. Je me saisis d'assiettes formant un building de 5 mètres de haut, mais j'en perds 11 dans la manoeuvre. Je remarque que les escaliers ont disparus. Comment suis-je arrivé au 2e étage? Ce n'est plus une maison où l'on monte, c'est une maison où l'on se trouve.


mercredi 15 octobre 2008

Cherche encore.



La liberté, mon cher ami, c'est parvenir à être, bien loin de sa propre pensée.


vendredi 10 octobre 2008

Dans l'amer.

Je quittais la collocation avec Marlène sous la nuit d'Octobre. L'air était humide des jours de pluie dont nous sortions, et le froid était, à défaut d'être brutal, menaçant. Il annonçait des morsures à venir et affûtait son piquant le plus revêche. Nous en étions venus à la conclusion que cette journée devait trouver une fin dans le soulagement plutôt que dans la satisfaction, et que le compte à rebours de l'hiver n'arrangeait rien. Nous étions comme écrasés par le poids de la porte qui, inexorablement, s'ouvrait sur lui.

Je me rendis au 37 rue Burdeau, après avoir quitté mon amie, non sans remords d'avoir achoppé notre soirée. Puisque je commençais à connaître le chemin, je me plongeais dans mes pensées. Je notais que je me sentais vide, creux, que chacune de mes actions me semblait soit insolemment inutile soit un échec impossible à ignorer. Je glissais, petit à petit, vers cette humeur qui m'est bien connue, puisque régulière, et que j'avais souvent illustré d'une allégorie : celle d'un monstre me dévorant le ventre. Devant la force hypnotique de mes obsessions, je n'avais pas de résistance, ni de volonté, et je m'absorbais, encore une fois, à leur étude.

Disséquant mes travers, je pouvais en isoler quelques-uns. Je déplorais douloureusement mes détours de caractère, mes silences imbéciles, et surtout, l'empire de mes émotions, qui, sous les traits d'une bête noire, ravageait mes viscères. Une intense volonté d'existence me plongeait dans des stases impulsives, où j'analysais, je réfléchissais à tout, voulant trouver raison et conséquence en toute chose. De cela, je voulais construire des valeurs, faire taire mes voix dissonantes, m'unifier dans un concours d'harmonie. De fait, je savais pertinemment mes raisons et mes tords, et préférant le tourment à l'aveu, je m'employais à planter des aiguilles dans mon corps.

J'avais une furieuse pensée sur l'exclusivité. Ma relation avec Antoine ne me semblait pas m'en interdire d'autres, et je ne pouvais penser à lui interdire la réciproque. La nécessité de rester une présence, et de ne pas devenir une emprise était une certitude que je ressentais fortement. Cependant, je ne voulais pas, que, trouvant une autre présence, il put délaisser la mienne. Pour ce que je sais de l'esprit humain, j'ai conscience que ces pensées là ne se font toujours que de soi à l'autre. Je n'aurai pas voulu délaisser la présence d'Antoine pour celle d'un autre, pourtant, je l'imaginais déjà fuyant la mienne, en toute connaissance de l'attachement mutuel qui nous liait. C'est un mécanisme fréquent, qui réclame toujours l'attention de l'autre, la comptant non pas par son effectivité mais par son manque. Je me le représentais ainsi : tout était comme si je m'étais tenu devant un homme creusant un trou, et plutôt que de m'arrêter sur la terre neuve dégagée formant un amas sur le sol, je m'étais angoissé devant la béance, inexorablement abrupte, découvrant un sol gelé.

En arrivant , je faisais part de tout mon vide, et de mon sentiment pauvre d'être un gant retourné sur lui-même. Antoine me répondait, calmement, que le bonheur n'était pas un devoir, et que l'humeur du vide était une réalité dont vouloir se dégager à tout prix revenait à la fuite. Suivant son conseil, je m'appliquais à me pencher sur l'abîme, et à en sortir les démons. Je découvrais ainsi ma sensibilité extrême, mes obsessions maladives, et j'en parlais, comme jamais peut-être je n'en avais parlé. Et à mesure que je pensais, à voix haute cette fois, je m'appliquais à cette méthode que j'avais découverte au 37 rue Burdeau, une semaine auparavant, sur le même canapé rouge. Plutôt que de vouloir saisir les objets, je réfléchissais aux liens qui me liaient à eux. Et j'en dégageais, que, bien souvent, le lien est plus porteur de sens que l'objet, que l'on perçoit, que l'on déforme, que l'on rend grotesque et non pensé.

Nous discutions ensembles de choses qui me faisaient le plus grand bien, et déjà, je sentais les parois de l'abîme comme claires et adoucies. Le monstre s'était dissout, et dans mon ventre, rien qu'une apaisante vacuité. Nous arrivâmes à parler, emmené par des choses et d'autres, de notre relation. D'accord sur la liberté qui semblait propre à nos âges, et même peut-être à nos dispositions, le sujet qui m'occupait l'esprit plutôt vînt à nos bouches. Je sentais la bête prête à tordre mes boyaux, et je décidais alors de faire part à Antoine de mes pensées. Les formulant, je les comprenais moi-même, et j'arrivais à des conclusion qui me laissaient satisfait, et qui laissaient la mâchoire de mon ventre sur les crocs. Je compris que la peur de la perte était étouffante, et que seul importait le lien entre nous, qui ne serait ni remplacé, ni échangé, puisque, l'objet remit à sa place, le lien qui le lie à d'autres ne souffre pas la copie ou la mimique.

Apaisé, je quittais mon Antoine, pas plus mien qu'à quiconque, pour retrouver la colloc', et des heures de discussions effrénées. Confrontant nos passions, nous tirions tous aisément des conclusions sur nos humeurs. Je réalisais, dans la douceur de trois amitiés, que dans nos penchants les plus amers se logent, fébriles, les plus intenses voluptés.

mercredi 1 octobre 2008

Beck - Youthless

Arrivé depuis seulement 30 minutes au 37, rue Burdeau, je me rendais compte, assis sur le canapé, les genoux entre les bras, de la fulgurante envie d'écrire qui soudain me possédait. Plus qu'une envie, c'était une nécessité, un besoin immense qui faisait se crisper ma main sur le bois du vieux canapé rouge d'Antoine, qui semblait d'un autre âge. Heureux est celui qui connaît, ne serait-ce qu'une fois, cette envie lancinante de ravager une pièce pour en extraire un support, et de quoi le marquer. Mais plus heureux encore est celui qui parvient à savoir pourquoi il veut écrire, ce qu'il veut écrire, et enfin, pourquoi il ne faut pas qu'il l'écrive. Car l'envie d'écrire est le sentiment, la perception d'une substance, l'odeur du gibier de la plume. Et plutôt que de courir et d'éparpiller cette substance, mieux vaut la laisser pénétrer, changer l'intérieur de celui qui observe, puis le laisser, un peu tué par la vague, sur la rive d'où il est parti.

Alors que je ne luttais plus, je m'employais à avaler ce moment de toutes mes forces. Je voulais des yeux comme des soupières, infiniment plus gros que mon ventre. Et, derrière cette envie fugace d'écriture, je découvrais, petit à petit, ses raisons, et plus encore, les mécanismes de ma pensée. Je regardais cette pénombre du soleil décroissant, teintée de bleu, qui rendait les hauts murs de l'appartement d'Antoine, sûrement un ancien atelier de Canut, comme drapés d'atmosphère. Derrière les carreaux des hautes fenêtres s'allongeait le ciel, dans sa couleur d'entre deux, et je comprenais la force introspective de ces moments de passage, de mouvance, que l'on peut choisir de passer, ou de regarder, comme dissocié du monde.

Dans l'appartement aux plafonds hauts, nous étions quatre. Toujours assis sur le canapé, je ne pipais mot, les sens aux abois, tout entier à mon absorption obsessionnelle du moindre son, du moindre déplacement d'air, qui aurait pu me dire, au delà de me décrire ce moment, pourquoi il était remarquable. Et pourquoi, comme un peintre devant un modèle, je tentais de le saisir. Fanny avait fait taire sa voix rocailleuse, et jouait, alternant blues mélancolique et jazz langoureux, sur le grand piano noir d'Antoine. Ses mains, des précieuses voletant sur le clavier, étaient comme des oiseaux trop difficiles pour s'y poser, et on voyait son dos se dresser puis s'affaisser, à la manière de celui d'un chat. Yuta était Allemande, et venait de passer une année à Lyon. Elle profitait de sa dernière semaine, accueillie dans l'appartement de la Croix-Rousse, et, absorbée par l'ordinateur et par Fanny, nous privait de sa voix à l'accent chantant. Antoine, enfin, était, en bon maître de maison, affairé dans la cuisine à préparer une soupe de légumes qui s'avéra délicieuse. Parfois, au milieu de ce moment, je le regardais, tant j'avais l'impression que tout autour de moi émanait de lui. Il me renvoyait ses yeux bleus et son regard franc, et je tournais la tête, pour essayer, encore, de comprendre.

Ce silence religieux de nos voix, orchestré par Fanny au piano, accompagné de la pénombre qui tombait derrière les fenêtres avait un air, et une odeur, de fin de saison. Peut-être étions nous, tous, à notre manière, en train d'enterrer cet été. Je goûtais cette idée et la trouvait fort bonne, remarquant encore une fois mon obsession des cycles, des rondes et des boucles bouclées. Mais déjà, le piano, insolant, m'arrachait au cours de mes pensées, et je ne faisais que voguer entre cette pièce, cet instant atemporel, et ce regard dont je me nourrissais.

Lorsque Antoine nous lança un joyeux et très approprié "à la soupe", j'avais déjà appris, sans pouvoir l'exprimer, que cerner un instant, ou une personne, ne présentait aucune valeur. Que seuls les ponts, les frontières, les liens, puisqu'émanant de nous, méritaient d'être étudiés, et peut-être, sans prétention, compris.