Je biaisais la première phrase et pensais, assis au 3e étage de la bibliothèque, le gouffre vitré sous les yeux, que j'avais passé beaucoup de temps dans les trains ces dernières semaines. J'en éprouvais deux sentiments, l'un étant de la culpabilité pour avoir négligé mes études, conscient que j'étais de la facilité avec laquelle le temps passe lorsqu'il n'est pas voué à elles, l'autre étant grisant, pour ce qu'il me rappelait que le voyage est incroyable, qu'il faut donner aux yeux à voir, que seule l'expérimentation accouche d'un réel apprentissage. Je me retrouvais alors dans une bataille de pensée, pris au piège entre deux armées se ruant l'une sur l'autre. La première était composée de bataillons ordonnés de savoirs, de connaissances répertoriées, de lignes bien définies et de lettres abîmées par les années. La seconde était une foule disparate de sons, de couleurs, d'émotions, de structures étonnantes et d'expériences nouvelles. Je savais pour sur que la connaissance se cachait, comme un trésor égoïste de lui-même, entre ces deux forces, et qu'entre la saveur du réel et la richesse de la raison, il n'y avait, sinon peu, aucun choix à faire. Il fallait prendre les deux et trouver un temps pour chacun. A ce point de ma pensée, je tentais d'analyser mes dispositions envers ces deux courants.

Pour celui de la raison, j'y vouais un intérêt farouche lorsque je la trouvais hors des sentiers battus, dans la chaleur d'un livre, dans les lignes d'un tableau, dans un texte, un discours, ou même la courbure d'un geste. Je ne l'appréciais que lorsque je pouvais l'appréhender, laissant mes capacités de compréhension évoluer au fil du temps, sans les contraindre ni les forcer. Je passais alors à côté des concepts, des systèmes, des monstres de raisonnement qui m'auraient demandé efforts et assiduité, pour ce que je n'en avais pas le courage. Je maudissais bien sur cette fainéantise mal placée, et me désolais de voir que, bien que l'aimant, je ne pouvais m'empêcher de souffler devant une connaissance trop dure à faire ployer. Je préférais la trouver diffuse, flexible, comprise en toute chose et présente en aucune.

Pour celui du réel, j'en avais une passion dévorante, aussi brûlante que l'était l'angoisse qui me taraudais, celle de ne pas en être à la hauteur. J'avais l'incroyable prétention de pouvoir avaler, décider, et faire ployer ce réel là, incitant les événements à arriver, décidant de mes propres fulgurances. J'en concevais alors des peurs saines de ne pas en faire assez, de ne pas m'abîmer assez sur ces rochers là, de trop craindre la brisure en allant frôler l'abîme. Et pour ce qui était de ma sensiblerie bien connue, je tâtais le réel deux fois avant de m'y élancer, connaissant mes travers pour celui-ci, et ma capacité à le vivre de trop. Pour autant, je ne le laissais pas en marge, je l'attrapais, le vivais intensément, puisqu'il me semblait que si la nature ne m'avait pas façonné assez pour la raison, elle m'avait donné toutes les clés pour appréhender cette force là. Je savais jouer des mots, attirer les charmes, et apprendre très vite des situations nouvelles. J'en avais un orgueil et une fierté, qui n'étaient pas un mal, et me faisaient me reprendre lorsque je pensais atteindre sans m'approcher, ou savoir sans même entendre.

A toutes ces analyses de mes dispositions, je collais un mot : passion. Car je pensais commencer à me connaître assez pour pouvoir qualifier mes penchants, et, ainsi, j'ajoutais à ce mot un contrepoids : paresse. S'il me semblait parfois que me dire paresseux était excessif, tant j'étais certain de ne suivre comme ligne de vie et comme ambition que ma passion, je réglais cette bataille entre la morale et l'égo par une certitude : on ne l'était jamais assez peu. Je me battais donc pour ma propre hargne au combat, pour ne plus craindre le saut, non pas dans l'inconnu mais dans le non-connu, comme étant une chose que l'on devine sans pouvoir l'appréhender.