C'est bien normal
Par Adrail, jeudi 19 mars 2009 à 01:37 :: Brèves :: #218 :: rss
Dans un appartement, sur une table à manger, une tasse s'adresse à une théière. La maîtresse de maison surprend leur conversation, puis se pâme. La tasse, interrompue, reprend :
- Vois-tu, mon amie, la triste conclusion de tout ceci? La vraie mélancolie ne prend son sens qu'avec le retour d'un amour perdu.
- Comment cela?
- C'est bien simple. L'amour nous marque. Je dis amour, mais je pourrai dire plénitude, car tous deux portent en eux une aube, une explosion de feu qui nous brûle le ventre. Et cette cicatrice, bien qu'elle puisse ne pas être douloureuse, ni même visible, ne part pas. Un jour, fouillant dans son passé, on se rappelle de cette ardente, et, au tournant d'une pensée, d'un mouvement d'esprit, tout est à nouveau là. Jusqu'aux sensations physiques, nous revivons ce qui, dans cet amour, ou cette plénitude, en a fait une fulgurance toujours présente. Ainsi naît la mélancolie, vois-tu?
- Non.
- C'est bien normal, tu es une théière. La mélancolie naît du souvenir noble. Un tel souvenir à dépassé toutes les misères des remords et des regrets. Il n'est plus rien des rancoeurs ou de l'égo. Car, le temps passant, nous oublions. Alors le souvenir devient beau, pour ce qu'il est beau par lui même, et non pas parce-qu'il est vécu par nous. Devenant beau, il devient noble, mais tout noble qu'il est devenu, il nous rappelle ce qu'il fut : vécu par nous. Nous nous prenons donc d'espoir, qu'il reviendra, repoussera, renaîtra, bref, qu'il fera demi-tour.
- Le fait-il, le fait-il?
- Cela, on peut le croire longtemps. Et l'on vit, avec cet espoir d'une nouvelle, mais toute ancienne fulgurance, qui reviendrait se loger au creux de notre ventre. Lorsque l'on vient à recroiser cet amour, ou une fois encore, cette plénitude, ou plutôt à recroiser ce qui la fit naître en nous, il faut bien se rendre : ce qui part le fait à jamais, ce qui revient ne le fait qu'à moitié. Ce visage une fois aimé ne le sera plus, ou bien pire encore, cet avril une fois éblouissant passera désormais toujours comme le fait un novembre.
- Cela est bien tragique.
- Non, ou bien plutôt, si. Mais quelle importance, puisque cette mélancolie, cette perte, une fois confrontée à elle même n'est plus le tiraillement d'un espoir. Elle est, seulement, le vide de la perte, le gouffre de la disparition.
- Je n'ai jamais connu cela.
- C'est bien normal, tu es une théière.

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