mercredi 8 juillet 2009

Extractions - Forme-de-vie et empire du Moi.

Cet humain, que je croise dans la rue, ou que je rencontre en poussant la porte de mon hall d'immeuble, peut recevoir plusieurs dénominations. L'individu ou le sujet est une dénomination construite de l'humain en tant qu'être subjectivé, devant poursuivre la recherche de son identité comme un graal inaccessible. En accédant à son "inner self", en se trouvant vraiment, cet individu, nous dit la société du Moi, devrait accéder à des trésors de sociabilité, des relations épanouies et un confort de vie bien loin du sujet schizophrène et dépressif de la métropole. En débouchant sur lui-même, en somme, l'individu devrait se libérer de l'aliénation construite par la société du Moi en même temps que de toutes les dépendances qu'il a du contracter afin de poursuivre la construction de son identité. Car que nous dit le Moi? Qu'il faut une vie saine et épanouie, faire du sport et manger bio, adapter son style vestimentaire à son identité, encore une fois, créer son sujet par tous les moyens ostensibles qui pourraient bien faire comprendre aux autres ce qu'est un individu réalisé.

Une autre dénomination possible de cet humain peut-être la forme de vie. Une forme de vie est ce qui occupe un corps, et correspond à des penchants. La réalisation de ses penchants ou leur refoulement amènent à l'assomption ou à la conjuration de la forme de vie. L'assomption de la forme de vie amène à suivre une ligne d'accroissement de puissance, relevant plus de fidélité à ses penchants qu'à ses prédicats (blanc, homme, hétérosexuel), qu'à son sujet. La ligne d'épuisement de puissance, pouvant être appelée "fêlure", survient lors du refoulement des penchants et accouche d'une forme de vie avortée, morte-vivante.

La forme de vie, animée de penchants, pourrait aussi s'apparenter à une caverne spongieuse, productrice, mais ignorante de sa production avant sa formation conscience , de désir. Cette caverne se gonfle au gré des affects qui la traversent. Affects qui suivent indépendamment une ligne d'accroissement, ou d'épuisement de puissance. Ses affects correspondent à des régimes d'affects, eux même dépendant de la conjuration ou de l'assomption d'une forme de vie, de la réalisation ou du refoulement de ses penchants. La peur, en tant qu'elle est déclencheur d'un refoulement des penchants, est une ligne d'épuisement de puissance à laquelle correspond un régime d'affects. Ce régime d'affect que l'on appelle peur, je le ressent surtout lorsque je suis jaloux, puisque j'ai peur que l'on ait plus que moi, ou bien de posséder moins. Je le ressent lorsque je me trouve devant une situation inconnue, puisque j'ai peur de ce qu'il pourrait m'altérer, ou me mettre en échec. La peur, je la ressens lorsque, en fin de compte, mon être est en jeu, et qu'il pourrait s'amoindrir, perdre de sa splendeur. Elle puise dans un attachement à des régimes de valeur, de représentation qui irriguent non mon être, mais mon sujet, mon individu.

La peur m'amène à un refoulement de mes penchants, en ce qu'elle me frustre, m'isole, me circonscrit à son régime d'affects. Pourtant, lorsqu'un objet apeurant se fait jour, lorsque mes penchants, ma forme de vie, s'exerce vers lui, lorsque je me projette à la rencontre de cet objet, en un mot que je l'entend, au sens d'entendement, ma peur s'évanouit. C'est bien que ma forme de vie dépasse mon sujet, et qu'elle me permet de suivre une ligne d'accroissement de puissance.

Ce sujet, cependant, est fort bien ancré dans mon corps. Il rivalise sans cesse avec ma forme de vie, si bien que je peux parfois dire que mon individus étouffe mes penchants. Ces régimes de valeurs, de représentation, ne sont ni plus ni moins une socialisation qui est en fait la subjectivation de ma forme de vie par le Moi. Ainsi, lorsqu'un corps vers lequel je penche, et qui penche aussi vers moi, penchera vers un autre corps, mon sujet sera bafoué dans son unicité, dans son droit à la possession d'un autre sujet, et j'aurai peur. Mon individu alors mit en jeu se gonflera sous l'effet d'affects, et je suivrai désormais une ligne d'épuisement de ma puissance, bien que mon penchant pour ce corps qui me trahit, lui, n'ait pas changé.

vendredi 10 octobre 2008

Dans l'amer.

Je quittais la collocation avec Marlène sous la nuit d'Octobre. L'air était humide des jours de pluie dont nous sortions, et le froid était, à défaut d'être brutal, menaçant. Il annonçait des morsures à venir et affûtait son piquant le plus revêche. Nous en étions venus à la conclusion que cette journée devait trouver une fin dans le soulagement plutôt que dans la satisfaction, et que le compte à rebours de l'hiver n'arrangeait rien. Nous étions comme écrasés par le poids de la porte qui, inexorablement, s'ouvrait sur lui.

Je me rendis au 37 rue Burdeau, après avoir quitté mon amie, non sans remords d'avoir achoppé notre soirée. Puisque je commençais à connaître le chemin, je me plongeais dans mes pensées. Je notais que je me sentais vide, creux, que chacune de mes actions me semblait soit insolemment inutile soit un échec impossible à ignorer. Je glissais, petit à petit, vers cette humeur qui m'est bien connue, puisque régulière, et que j'avais souvent illustré d'une allégorie : celle d'un monstre me dévorant le ventre. Devant la force hypnotique de mes obsessions, je n'avais pas de résistance, ni de volonté, et je m'absorbais, encore une fois, à leur étude.

Disséquant mes travers, je pouvais en isoler quelques-uns. Je déplorais douloureusement mes détours de caractère, mes silences imbéciles, et surtout, l'empire de mes émotions, qui, sous les traits d'une bête noire, ravageait mes viscères. Une intense volonté d'existence me plongeait dans des stases impulsives, où j'analysais, je réfléchissais à tout, voulant trouver raison et conséquence en toute chose. De cela, je voulais construire des valeurs, faire taire mes voix dissonantes, m'unifier dans un concours d'harmonie. De fait, je savais pertinemment mes raisons et mes tords, et préférant le tourment à l'aveu, je m'employais à planter des aiguilles dans mon corps.

J'avais une furieuse pensée sur l'exclusivité. Ma relation avec Antoine ne me semblait pas m'en interdire d'autres, et je ne pouvais penser à lui interdire la réciproque. La nécessité de rester une présence, et de ne pas devenir une emprise était une certitude que je ressentais fortement. Cependant, je ne voulais pas, que, trouvant une autre présence, il put délaisser la mienne. Pour ce que je sais de l'esprit humain, j'ai conscience que ces pensées là ne se font toujours que de soi à l'autre. Je n'aurai pas voulu délaisser la présence d'Antoine pour celle d'un autre, pourtant, je l'imaginais déjà fuyant la mienne, en toute connaissance de l'attachement mutuel qui nous liait. C'est un mécanisme fréquent, qui réclame toujours l'attention de l'autre, la comptant non pas par son effectivité mais par son manque. Je me le représentais ainsi : tout était comme si je m'étais tenu devant un homme creusant un trou, et plutôt que de m'arrêter sur la terre neuve dégagée formant un amas sur le sol, je m'étais angoissé devant la béance, inexorablement abrupte, découvrant un sol gelé.

En arrivant , je faisais part de tout mon vide, et de mon sentiment pauvre d'être un gant retourné sur lui-même. Antoine me répondait, calmement, que le bonheur n'était pas un devoir, et que l'humeur du vide était une réalité dont vouloir se dégager à tout prix revenait à la fuite. Suivant son conseil, je m'appliquais à me pencher sur l'abîme, et à en sortir les démons. Je découvrais ainsi ma sensibilité extrême, mes obsessions maladives, et j'en parlais, comme jamais peut-être je n'en avais parlé. Et à mesure que je pensais, à voix haute cette fois, je m'appliquais à cette méthode que j'avais découverte au 37 rue Burdeau, une semaine auparavant, sur le même canapé rouge. Plutôt que de vouloir saisir les objets, je réfléchissais aux liens qui me liaient à eux. Et j'en dégageais, que, bien souvent, le lien est plus porteur de sens que l'objet, que l'on perçoit, que l'on déforme, que l'on rend grotesque et non pensé.

Nous discutions ensembles de choses qui me faisaient le plus grand bien, et déjà, je sentais les parois de l'abîme comme claires et adoucies. Le monstre s'était dissout, et dans mon ventre, rien qu'une apaisante vacuité. Nous arrivâmes à parler, emmené par des choses et d'autres, de notre relation. D'accord sur la liberté qui semblait propre à nos âges, et même peut-être à nos dispositions, le sujet qui m'occupait l'esprit plutôt vînt à nos bouches. Je sentais la bête prête à tordre mes boyaux, et je décidais alors de faire part à Antoine de mes pensées. Les formulant, je les comprenais moi-même, et j'arrivais à des conclusion qui me laissaient satisfait, et qui laissaient la mâchoire de mon ventre sur les crocs. Je compris que la peur de la perte était étouffante, et que seul importait le lien entre nous, qui ne serait ni remplacé, ni échangé, puisque, l'objet remit à sa place, le lien qui le lie à d'autres ne souffre pas la copie ou la mimique.

Apaisé, je quittais mon Antoine, pas plus mien qu'à quiconque, pour retrouver la colloc', et des heures de discussions effrénées. Confrontant nos passions, nous tirions tous aisément des conclusions sur nos humeurs. Je réalisais, dans la douceur de trois amitiés, que dans nos penchants les plus amers se logent, fébriles, les plus intenses voluptés.

mardi 13 mai 2008

San Francisco

Devant mon lit, la fenêtre est ouverte. Ouvert sur la nuit, un pan de mur déchiré par lequel s'engouffre l'air du soir. Il fait assez froid pour se blottir sous la couette et conjurer la nudité, mais, habillé, on peut s'étendre sur le lit et renverser sa tête pour se loger dans le ciel. Voir défiler les nuages, en devinant les étoiles que la ville cache. Je me revois à ma Sablière, cet endroit que je me représente encore comme le bonheur, étendu sur ma couette, en dessous de ma fenêtre, dans la pente du toit, en train de fumer et de regarder les constellations.

Après un mois sans cours, je peux presque affirmer que si le choix m'était donné, je n'y retournerai plus. Mais voilà, il le faut, ce diplôme, il la faut, cette reconnaissance. Ce salut de la tête de la société qui nous indique qu'à présent, oui, on peut se jeter dans ses rets. Je sors de cette année en ayant l'impression d'avoir accumulé la fatigue d'une vie. Pas par travail ou par horaires, non, mais parce que qu'il y a de plus mauvais dans les petites communautés fermées. Les ragots, les rumeurs, les guerres, les haines, les regards, les apparences, les parades. Je croule de voir que je me suis prêté à ce jeu malsain et que plus encore, je l'ai parfois adoré. J'en ressors avec une communauté, une vraie, toute petite, faite de personnes qui me suivront encore pour un bon morceau de chemin, et pour qui le ragot n'a pas valeur de satiété. Je garde juste ces quelques personnes dans le coin de mon esprit où restent ceux qui importent, ceux dont les rires sont des satisfactions entières, et dont la présence, c'est sur, est une satiété. Je préfère oublier tout ce qui n'a finit que trop mal et par trop de recours bas.

Je pense à cet été, à mon sac, à la route devant moi et au grand pas dans la solitude. J'en attend tellement. J'en attend la force de résister à toute cette misère si jamais elle m'enjoint à nouveau de la suivre, j'en attend une reconnaissance, de moi à moi, un regard différent, des yeux un peu plus vieux, un appareil rempli et des moments pour combler le froid de l'hiver. Je me souviens encore, comme si c'était hier, des nuits sur le toit de la Sablière.

samedi 3 mai 2008

Orion - Rodrigo y Gabriela






Je prépare, je planifie, je m'affaire. Il y a tant à faire, mais je ne peux m'empêcher de me poser par instant pour envisager les choses. Le voyage, ce voyage, qui s'annonce, est définitivement toujours un coup de tête. Une destination, un contexte, une aventure, et un grand pas en avant vers cet inconnu qui fait frissonner. Mais surtout, cette poussée d'adrénaline, lorsque l'on trouve enfin l'endroit, ou les endroits, vers lesquels on s'embarque. Ce respiration qui se bloque, cet air qui manque, et ce souffle, qui revient enfin, dans lequel il y a un eurêka. On sait comment, on sait pourquoi, on se décide en un instant puisque tout est simple et que tout semble apparaître. Puis lorsque vient le moment de partir, de faire un pas premier qui nous envole déjà loin, tout disparaît. On rentre dans la nuit, une nuit délirante et défilante, qui ne passera que trop vite. C'est cette nuit qui forme le voyage, ce retour à soi, cet envol vers le plus profond de ce que l'on est, alors que plus rien n'est autour pour nous le rappeler. Et justement. Reste ce souvenir impérissable des moments passés, de ceux qui sont là, malgré les ans, des colonnes, des piliers.

Avant de voyager, on jette un dernier coup d'oeil. On se retourne, pour avoir une conscience complète de ce que l'on laisse derrière soi, de la chaise vide que n'importe qui pourra nous prendre. Au risque de perdre sa place, on ajoute une peur tenace. Cette peur, c'est la conscience de la valeur de notre vie. C'est la réalisation subite du bonheur. Définitivement, et c'est encore une leçon que l'hiver m'a donnée, le bonheur n'est pas celui que l'on pense, ni celui que l'on s'invente. Le bonheur n'est pas les faux semblants, les jeux de scène ou la lumière d'un projecteur. Le bonheur, c'est celui que l'on ressent, qui s'impose, qui ne laisse pas de place au reste. Le bonheur est peut-être un égoïsme, mais il n'a jamais été si bon d'être égoïste qu'heureux. Il fait si bon ne penser à rien, se laisser couler dans cette masse qui nous prend et nous entoure.

Alors ce voyage, je le prépare. Je prends conscience de mon bonheur, et du fait que l'on ne laisse rien que pour trouver autre chose. Et souvent, lorsqu'on sait écouter, on trouve ce que l'on cherchait depuis si longtemps. On comble ce vide qui nous ronge la nuit, dans la pénombre, devant l'écran de l'ordinateur. On recommence à vivre, puisqu'il n'y a que ça à faire, mais on se souvient, petit à petit, de ce que cela fait d'être soi. On se prépare puisqu'il ne faudra pas plier, puisqu'on ne pourra pas flancher pendant ce chemin là. Il faudra tout voir, tout supporter, sans rien n'être d'autre que soi. Tout cela pour au final l'être encore plus.

jeudi 24 avril 2008

Gold Lion - Yeah Yeah Yeahs






Assis sur les dernières marches du ghât, face au Gange, un vieil Indien regardait le soleil se coucher. Il y avait dans l'air un frémissement palpable, comme si chaque chose et chaque être vivant retenait son souffle en sentant, inexorablement, la lente chute du soleil pour l'autre côté du monde. L'eau était calme, peu troublée, bien qu'elle ne soit pas claire du tout. Le vieil homme se tenait là, assis, et enroulé dans son dhoti ocre il semblait attendre quelque chose. Il n'y a rien de plus étrange à contempler que les yeux d'un vieil homme, car ils ne se cachent pas derrière une quelconque peinture, et n'ajoutent ni couleur ni crayon aux marquent que laissent les années. En regardant ces yeux là, on croirait à deux forteresses, criblée de remparts et de coursives, construites autour de deux brillances. Des reliquats d'enfance, de malice, des miroirs dans lesquels se regarder sans apparences, puisque l'on sait que le poids des âges n'a rien à faire du numéro de l'égo. C'était un tel regard que le vieillard renfermait sous ses paupières brunes, plissées, fermées. Mais le temps n'était pas encore venu, et il attendait toujours, immobile, un pied penché vers le courant, laissant glisser, sous lui, l'éternité de l'eau du Gange.

Un enfant apparu, et vînt s'asseoir près du vieillard. Celui-ci ouvrit enfin le regard, pour découvrir un petit Européen, au nez surmonté de lunettes. Le garçon répondit à la question du vieil homme qui souhaitait connaître son prénom, et lui apprit qu'il s'appelait Tarun. Et ce simple prénom suffit, en plus de l'hindî approximatif parlé par l'enfant, pour que le vieil homme comprenne et lui parle en Tamoul. Aussitôt l'enfant s'emballa, expliquant un pourquoi et un comment très clairs, à la façon rapide et saccadée des occidentaux. Sous un hochement de tête, le vieil homme jeta un oeil à l'enfant. Des cheveux sombres et ondulés rognaient une grande partie de son front, et se perdaient dans sa nuque. Il avait un nez plutôt menu, une bouche expressive et de grands yeux noirs. Pas plus de 8 ans, se dit le vieil Indien. Il pensa qu'il devait faire partie de ses enfants d'immigrés occidentaux installés vers les comptoirs de Madras ou de Pondichéry. La suite ne démentit pas les suppositions du vieil homme, et bien vite, il sut tout de la courte vie de Tarun, qui possédait un grand sens de la conversation. Demandant une histoire, l'enfant descendit d'une marche, de façon à se placer en dessous du conteur, tout près de l'eau, dans laquelle il laissa traîner sa main.

Se raclant la gorge, le vieil homme ne conta rien. Pas une traître histoire, pas le moindre prince, pas de sultan, pas de fille à sauver sur fond d'empire Gupta, pas de bataille navale sanglante sur les eaux du Gange. A la place, le vieil homme se mit à chanter, d'une voix profonde et éraillée. Le regard fixé vers l'eau, il délivrait son chant, en Hindî, que Tarun peinait à comprendre. En écoutant attentivement, une histoire lui parvint, ou plutôt un poème. Et dans son chant, le vieillard parlait du refus de savoir, de la douceur de l'oublis. Il chantait le tour idiot des vies humaines lorsque la connaissance que l'on a autrefois voulue et désirée violemment n'est plus qu'un poids, lorsqu'on l'on souhaiterai revenir en arrière, marcher sur un passé déjà déroulé pour s'y endormir, comme dans un rêve. Il chantait les vies des hommes, bêtes et rapides, leurs combats et leurs victoires sous la pesanteur des jours. Enfin, la foi, l'espoir, et la douce ivresse des jours qui passent. L'enfant lui signifia qu'il n'y comprenait rien, et l'Indien lui répondit qu'il ne portait pas ce prénom pour rien, ce que l'enfant ne compris que bien plus tard, lorsqu'on lui expliqua que Tarun se traduisait par "jeune". Le mois de Vaisakha venait à peine de commencer et plongeait le vieil homme dans une douce torpeur. Les jours s'écoulaient devant le Gange, impassible, et il y avait un parfum étrange dans l'air. Comme celui d'un siècle qui doucement se brise, d'une boucle qui se referme en silence. Et dans ce mois de fin d'Avril, c'était un sentiment qui précédait au changement, à la nouveauté, au départ.


mercredi 16 avril 2008

Amazone


Juillet venait à peine de naître, et ils n'en avaient même pas conscience. Ils étaient trois, à bord de cette toute petite twingo verte, à rouler comme des fous sur la route. Autour d'eux, l'été se déroulait, comme un serpent repu de chaleur. Le soleil était presque couchant sur le lac, et au loin les montagnes s'embrasaient d'orange, de jaune, une lumière palpable. Devant, il y avait cette petite brunette, au volant de sa première voiture, avec son rire aigu, ses cheveux lisses et parfaitement attachés et ses dents très blanches. A côté, une blonde aux yeux d'eau rocheuse, partageant de façon complice l'ivresse de sa meilleure amie, soufflant, en se rejetant sur le siège passager, soufflant de soulagement, de plaisir. Derrière elles, même pas attaché, sur le siège du milieu, il y avait ce garçon aux cheveux très longs, attachés en un énorme chignon et les poignets pleins de bracelets. Et tous trois riaient, riaient autant de la vitesse, de la musique que diffusait la radio, beaucoup trop forte, du vent dans leurs figures et de la fin d'une année. Le bac était passé, ils l'avaient eu, et en cet instant précis, il n'y avait plus qu'eux, la route à avaler, et cet été, incroyable, à faire. Leur discussion s'emballait, ne se suivait pas tant la musique les empêchait de se comprendre, mais ils ne s'en souciaient pas. Ni les filles, ni le garçon, embrumé de relents d'orgasme et de fatigue, ne se souciaient de rien. Il n'y avait qu'un futur à tracer, un destin à parcourir, un amour à consumer, et une vie, qui enfin, allait pouvoir commencer.

lundi 7 avril 2008

Camille - Cats and Dogs






Marie-Rousse était bien trop petite. Bien trop, bien trop petite. Dans la classe, lorsque les élèves étaient debout, alignés pour les cours de chants de l'institutrice, on ne la voyait pas. Elle ne cherchait pas non plus à être vue, elle cachait ses toutes petites mains dans ses manches, faisait se toucher les pointes de ses pieds, comme en chasse-neige, et ne bougeait plus, invisible. Alors, blottie au milieu des blouses brunes de ses camarades, ses longs et fins cheveux de feu cachés par la masse, elle ne chantait pas. Ou plutôt si, elle chantait, à tue tête, elle chantait aussi fort qu'elle était petite. Une autre langue, un autre chant, des choses étranges que les adultes n'aiment pas expliquer. Elle aimait être cachée, dans le creux des velours sombres, sa tête enfouie dans la petite foule de ses camarades. Elle n'écoutait pas les chansons, elle n'en connaissait d'ailleurs pas les paroles. Marie-Rousse n'était pas "un mauvais élément", selon l'institutrice, car elle était assidue, résolue, intéressée de façon générale. Restait des commentaires, qui revenaient, comme des maximes, pour ennuyer la petite fille, sur ses bulletins. Dans la lune, étourdie. Sans que Marie-Rousse ne s'en doute, un vrai combat se menait contre sa nature rêveuse, auquel elle ne répondait qu'avec une insouciance toute enfantine. Parents comme institutrice ne pouvaient comprendre ses comportements incohérents, et, s'ils avaient été humbles assez, n'auraient pas cherché à les comprendre. Mais ils agissaient, obsédés, possédés par les petits dessins que l'enfant semait partout, par les langages qu'elle s'inventait, et par les architectures de feuilles, de bâtons et de petites pierres qu'elle pouvait passer des heures à assembler. Marie-Rousse semblait agir selon un plan, un dessin, comme si un patron invisible avait guidé sa main depuis qu'elle était en âge de tenir un crayon. La mère, n'en dormant plus, passait des nuits à épingler les symboles et les dessins de l'enfant sur les murs. Ils se complétaient, se suivaient, comme des suites logiques, comme les différentes images d'un kaléidoscope. Le père, lui, ne se séparait plus de son appareil photo, s'attachant à photographier chaque création de l'enfant, bois, pierre, ou végétal entremêlés, et d'y chercher une signification. L'institutrice, suivant de loin en loin les investigations parentales et devant répondre à des questionnaires très précises chaque soir : "s'est-elle dirigée plusieurs fois vers le sud", "combien d'étoiles à-t-elle laissé dans la cour" finit par se prendre au jeu, peut-être malgré elle. En tant qu'observatrice privilégiée, elle prit à coeur sa tâche et répertoriât les allées, venues, créations, chants et comportements de l'enfant. Marie-Rousse, bien évidement, n'en savait rien, et n'en avait pas le moindre soupçons. Elle continuait, comme avant, à ramasser un caillou sur sept qu'elle croisait, à dessiner des corolles et des lunes, et surtout, à chanter.

L'obsession s'en fut, comme s'en vont les saisons, les monticules de pierres et de bâtons, comme jaunissent les dessins. Parents et institutrice parvinrent à se convaincre de la bêtise de leur obsession, et les preuves de l'étrange éveil de la conscience de leur enfant furent enfermées dans un coffre.

Un soir d'Avril, alors que le ciel était encore bleu, Marie-Rousse décida de monter dans son ancienne chambre. Voilà des années qu'elle n'était plus revenue dans la maison de famille. Le soleil qui se couchait était un panier de souvenirs, un coffre d'enfance. Elle en fit part à son frère, de 2 ans son aîné. Il lui montra l'endroit où traînait la clé des anciennes chambres, depuis la mort des parents. Retroussant sa longue robe verte, elle monta une à une les marches la séparant du troisième étage. Elle ouvrit la toute petite porte de sa chambre d'enfant, qui ne dépassait pas un mètre, et était une particularité architecturale qui avait de suite désigné la pièce comme la tanière de Marie-Rousse, sitôt qu'elle y été rentrée. Elle attacha ses longs cheveux fins avec un élastique pendant à son poignet, et se pencha pour rentrer. Rien n'avait vraiment changé, les vieilles poupées étaient restées entassées sur le sol, au fond de la chambre, et les livres sur l'étagère, à leur place. En fouillant sous le lit, au milieu des nids d'araignées, elle trouva une valise qui piqua son attention. En l'ouvrant, elle trouva des carnets, de vieilles feuilles séchées, des cassettes portant des dates et des noms de chansons, des chemises remplies de dessins. Son nom était inscrit partout. Elle referma la valise, la poussa loin sous le lit, et sortis de la pièce. Elle avait oublié.

mardi 1 avril 2008

The language explosion - Near The Parenthesis



Orobouros 1.7





L'été est presque là. Il y a du pollen plein mes yeux et du bleu partout derrière mes fenêtres. Les dernières giboulées vont s'en aller en même temps que les nuages, puisque la pluie à déjà cette odeur moite d'orage. Une odeur de juin. Mais avant que Juin ne vienne, il y a cet Avril qu'il va falloir passer. Je ne sais pas si cela vient de toi, ou de toi, petite soeur, mais j'aime Avril. Je ne peux m'empêcher de le personnifier, et d'en faire une jeune femme plutôt grande et fine, aux longs cheveux roux et ondulés et aux larges yeux verts. Des pommettes hautes, des tâches d'automne autour du regard, et une longue, longue robe vert pâle. Peut-être une écharpe, ou un foulard léger, et des petits talons sur ses sandales. Parce qu'Avril ne peut pas aller pieds nus, il n'y a que Juin et Juillet qui fassent ça, puisque même leur pluie est chaude. Le temps me rattrape, il se boucle doucement, et ce serpent là, qui se mord la queue, me ressemble un peu. Un serpent d'Avril, le mois charnière, qui doucement nous amène vers Beltane, et les grands feux.

Je n'ai plus beaucoup de temps pour écrire, puisqu'il faut travailler, travailler encore pour ne pas avoir fait tout ce chemin en vain, même si un chemin, je le sais, n'est jamais vain. Je vois une année approcher de sa fin et j'en attends impatiemment la récolte des fruits, pour ce que ces fleurs là ne se déploieront peut-être qu'une et une seule fois. Je frissonne déjà aux surprises de cet été, et je tente de ne pas m'attacher à ces nouvelles questions. Coup de théâtre. Alors Avril, s'il te plaît, sois douce avec moi, toi qui commence à peine.

jeudi 6 mars 2008

La pinède


Il était allongé, torse nu sur son lit. Au aurait presque dit qu'il jouait la chaste, car ses longs cheveux bruns dégringolaient en s'éclaircissant sur ses épaules pour venir cacher ses tétons. A l'instant précis, il avait quelque chose de virginal, de biblique. L'image se démentit très vite, dès qu'il se mit à sourire, car ce sourire là avait un petit quelque chose de carnassier. Les premières notes de guitare suffirent à l'emporter loin. Il pouvait presque palper l'été autour de lui, tant son souvenir était fort. Il sentait presque cette brise fraîche sur un air sec, le soleil ardent et la lente rotation du monde. Et ce presque été qui venait soudain de s'engouffrer dans la pièce était un délice accompagné d'un supplice aussi fourbe que latent : une envie. Une envie prenante au corps, une ivresse ascendante qui lui donnait l'impression de décoller encore une fois et de sentir la poussée de l'accélération, cette rupture claquante qui signifiait le passage du sol à l'air, de la stase au mouvement. Il soupira longuement, et sur un fond de souvenir, il se mit à s'imaginer des situations qu'il savait en partie avoir déjà vécues, et en partie être amené à vivre, tôt ou tard. Il n'y avait pas une seule miette de son corps qui n'en frémissait pas d'attente, pas une seule particule blasée ou désintéressée. Non, il était tout entier un frisson, une projection en avant. Se levant, il éteignit sa cigarette et se plaça devant sa fenêtre, le meilleur observatoire de toute la Sablière, depuis le sommet de la petite butte. Là, devant le ciel incroyablement bleu et vide, bercé par un mistral fainéant et le concert des cigales, il tendis les bras, tentant de palper ce futur inconnu. Ne trouvant rien dans l'air, il n'en fut pas gêné, car l'attente n'aurait pas su changer ce qu'il était. Il demeurait, fier, et libre.

dimanche 10 février 2008

By your side


Pika



C'est comme une montagne de bonheur qu'il resterai à gravir et à nommer. Un peu comme lorsqu'on prend enfin conscience de la chance inouïe qui nous est accordée. On se revoit, plus jeune, seul, marchant de longues heures sous la nuit en demandant aux étoiles de transformer la solitude en caresse, le froid en volupté. On se dit que finalement, après des années d'attentes, quelque chose nous arrive enfin. On se sent la force d'une individualité, un soi différent, une existence toute nouvelle. Chercher à mettre des mots est vain, puisqu'il n'y a qu'un mot pour la passion, et qu'on l'a déjà inventé. Alors on s'en remet au ciel qui semble moins lointain depuis qu'on sait qu'il peut nous exhausser, en se refusant le moindre souhait de peur que l'un chasse l'autre, et de perdre plus que l'on a jamais perdu. On laisse passer les jours car le temps qui passe n'est plus une peur mais une ivresse, parce-que l'autre devient plus qu'un corps et qu'un esprit, l'autre est une dimension où tout ce que l'on vit se reflète et trouve une forme agréable. On se couche pour des matins éclatants, on se retourne aux souvenirs qui déjà sont gravés. On part pour mieux se rendre compte du manque de l'autre, parce que le jeu et l'épreuve sont importants. Tout miser et tout gagner en un seul regard. L'eau contre l'ombre. L'ombre tout contre l'eau.